Article Ultrafondus

Article paru dans la revue Ultrafondus (aujourd'hui disparue), N° 49.

Je découvre l'Ecotrail de Paris au dernier moment. Une dizaine de jours avant le départ, j'apprends par hasard l'existence de cette course en surfant sur le Net. Il ne reste que 160 places sur 1000 disponibles. Ni une ni deux, je m'inscris. Ensuite, je réfléchis. Comment diable cette course s'inscrit-elle dans ma préparation? Sur mon programme d'entraînement, semaine du 11 au 17 février, j'ai écrit "travail de vitesse". On ne peut pas dire que ça corresponde vraiment. Bon, tant pis, alors, comment faire pour joindre l'utile à l'agréable, pour boucler la boucle, et rendre l'ensemble cohérent? C'est pourtant très simple. Vues les conditions météo idéales, considérant la longueur relativement raisonnable du parcours, et sachant que je suis à la recherche d'une excuse en béton pour ne pas trop me fatiguer, j'invite mon alter-ego, mon double, mon sosie insaisissable, le très improbable "Super Débile". Ce dernier va donc, après avoir été la terreur des caves à vins, s'essayer à l'ultra-trail.

Premier souci logistique, adapter le déguisement pour qu'il tienne 80 kilomètres. Et pour que moi aussi, je tienne. Sans hésiter, je porte un collant en dessous du collant bariolé, et je renforce quelques coutures un peu faiblardes. Un bon vieux bas de bikini jaune canard premier prix à deux euros, la récupération opportune de gants en laine bien volumineux en totale harmonie avec l'ourlet en moumoute de la cape, et le tour est joué.

Le départ de la course est donné à 12h30 à la base de loisirs de St Quentin en Yvelines. Pour sûr je connais le secteur. Je le connais tellement bien que j'ai ici quelques centaines de tours - donc quelques milliers de kilomètres - à mon actif. C'est simple, j'y vais tous les midis du lundi au vendredi. Sauf quand je cours aux étangs de la Minière, mais ils font eux aussi partie du parcours. Pour ce qui est de l'arrivée, j'ai déjà fait des séances de dénivelé à la tour Eiffel il y a quelques années. Bon, pour faire bref, je joue à domicile, je connais très bien le secteur. D'une manière générale, mon biotope, c'est très exactement le type de parcours sur lequel les fauves vont être lâchés. Je suis moi-même amateur de ce grand sport francilien qui consiste à trouver un parcours potable en milieu réputé urbain. C'est donc en fin connaisseur que je juge la qualité du parcours que nous ont concocté les organisateurs, et, ma foi, c'est pas mal du tout. Pas mal tendance très bien même. Un régal.

Mais revenons au déroulement de la course. Cinq minutes avant le coup d'envoi, finissant de digérer un petit panini chèvre, j'ajuste ma ceinture de cardio, je refais mes lacets, et vas-y que je te pousse, c'est parti! Je suis heureux comme un gosse qui a invité des amis à la maison et qui peut enfin montrer tous ses jouets, sa chambre, à ses copains. Il fait beau, on entame le tour du lac. De mon lac. Et là, Super Débile entre en action. Allez les copains suivez-moi je connais un raccourci! Personne ne me suit, personne ne m'aime. Remarquez, c'est pas vraiment un raccourci, plutôt une option, un diverticule, gras-spongieux en période humide, tout juste glissant à la saison sèche, avec des branches à hauteur des yeux, des trous de taupes, la totale. C'est trail quoi! Bon, tant pis, je reviens sur le vrai chemin. Choix judicieux car sur le tronçon que je me proposais de zapper, je croise Big Moustache. Big Moustache c'est pas son vrai nom mais entre super-héros et agents secrets, on a des codes. Ben oui quoi, on n'est pas idiots au point de se démasquer comme ça, devant tout le monde. Je m'arrête, lui serre la pince. Il a l'air content qu'un p'tit gars du cru (le gars Débile!) soit de la fête. On en reparlera lundi, quand ça sera plus calme.

Sur ces entrefaites, je fais un bilan général. Bon, la forme est au rendez-vous, j'ai bien dormi, je suis de bonne humeur. Ma douleur au mollet droit, conséquence d'une crampe à la piscine deux jours avant, me laisse tranquille, tout va bien. Sauf que, j'ai un léger doute sur le déguisement. Autant je me félicitais sur la ligne de départ d'avoir mes gros gants bien chauds pour me protéger du froid très méchant, autant je sens une sensation de picotement sur tout le corps, qui me paraît très directement liée à la nature 100% synthétique, 0% naturel, du dit costume. Aïe, si ça gratte, ça va gratter longtemps. N'y pensons plus, je profite qu'il y a plein de coureurs partout pour discuter tous azimuts. Je sympathise avec un coureur qui prépare le MDS, au mois de mars. On cause, on cause, et on avance. Je me sens toujours chez moi, je repère quelques chemins que j'ignore par habitude et les note pour y revenir plus tard. Ce seront autant de variantes qui égayeront mes sorties quotidiennes.

Tiens, voilà une tête connue! C'est le cameraman du Raid 28. Oui oui, c'était bien moi avec le chapeau vert à pois bleus. Je fais l'imbécile devant la caméra - ce qui est bien plus simple que d'avoir l'air malin. Plus loin, on s'arrête quelques minutes pour échanger des propos plus constructifs. J'ai du temps devant moi, l'arrivée c'est pour dans longtemps. On peut bien causer un peu non?

Et maintenant, action! Juste avant le premier ravitaillement, à Buc, alors qu'on entame une descente, je percute subitement. Mais enfin, voyons, je suis Super Débile! Et que fait Super Débile lorsqu'il voit une descente? Mmm? Mmm? Que fait-il? Il fonce! Banzaï, je pars plein pot dans les feuilles mortes, ça descend pas très raide mais en sprintant j'arrive à aller suffisamment vite pour que ce soit totalement déraisonnable, limite dangereux, et en tout cas assurément inconscient. Je fais des moulinets avec les bras, crie "woooohoooo" teste l'aérodynamique de ma cape, c'est l'extase. J'arrive en bas avec un grand sourire banane sur le visage. Ouééééé! Et puis, bon, parce que je suis un gars organisé - un peu quand même - je fais l'inventaire de mes poches. Bon sang de bazar, mon appareil photo, il est resté dans la descente. C'est ballot ça. Forcément, placé dans une poche filet, il a mal apprécié ma cavalcade improvisée. Il est tombé. Bon, demi-tour ou pas demi-tour? D'un côté la descente n'est pas loin, de l'autre je n'ai pas vraiment envie de me fatiguer à revenir sur mes pas, jardiner, puis refaire tout le chemin en sens inverse. En plus ma puce électronique a déjà passé la borne de comptage intermédiaire, et je ne sais pas ce qui se passera si je la franchis en sens inverse. Va-t'elle exploser? Voilà une question qui ne peut rester sans réponse! En route Super Débile, demi-tour. Or donc je me retrouve à courir en sens inverse, ça c'est bien débile. J'ai bien fait de me déguiser, on est tout juste au vingtième kilomètre et déjà la course se pimente alors que sinon je serais en train de végéter sur un épisode fadasse de ma vie de coureur, juste un nième trail de 80 bornes. C'est très surfait. Tandis que là, c'est la classe, on ne s'ennuie pas. Je remercie très chaleureusement Didier, coureur de son état, qui me rend mon appareil à mi-pente. Ouf, il l'a trouvé. Heureusement qu'on peut compter sur des gens sérieux et qu'il n'y a pas que des zozos en cape jaune sur le parcours, ça deviendrait vite ingérable.

Et la mission continue. Je mets mon cardio en marche. Depuis le début de la course il indiquait que j'étais mort. Zéro pulsation par minute. Mais je sais bien que c'est faux. Je prends la température. Je suis à 140-145. J'aime beaucoup courir au cardio, je trouve ça très efficace, et surtout, je fais en général de meilleurs chronos avec cette béquille électronique que lorsque j'essaye de tout faire au jugé. Avec de bons repères, c'est une arme redoutable. En dessous de 110, je dors. Entre 110 et 130, c'est balade. Entre 130 et 140, j'ai une efficacité quasi optimale car je peux aller au bout du monde, mais la vitesse reste correcte. Entre 140 et 150, je commence à forcer un brin, mais pas trop. Au-dessus de 150, je sais qu'il faut soit être en forme, soit motivé, soit n'avoir plus qu'une heure à tirer, mais grosso-modo, le voyant est orange. Au-dessus de 160, j'allume la grosse chaudière, pfff, pfff, je souffle très fort. A 170, pas la peine d'avoir un cardio, je me marche sur la langue. 180 et au-delà, c'est le jackpot, le feu d'artifice. Explosif. Bon, je ne vais pas vous embêter avec mes chiffres, mais l'idée c'est qu'à 140-145, vu ce qu'il y a à faire, j'ai tout bon.

Malgré des rencontres remarquables comme cette équipe qui transporte des handicapés en joëlette - les pompiers ont des dossards qui se terminent par 18, c'est terrible - je commence presque à m'ennuyer de ce rythme ronronnant. Quand tout à coup, je vois, sur ma gauche, un panneau. Un panneau blanc cerclé de rouge avec un chiffre 2 et un chiffre 0 dedans. Qu'est-ce que ça peut donc bien vouloir dire? Bon-sang mais c'est bien sûr, c'est limité à 20 km/h. Voilà encore une mission pour Super Débile, notre héros infatigable. Je sors ma plus belle foulée, lance un sprint fulgurant et paf, excès de vitesse. La performance est admirable. Malheureusement elle ne sera pas homologuée et ce pour deux raisons. D'abord il n'y avait pas de radar à cet endroit. Ni barbecue ni jumelles ni boîte à coucou. Rien. Nada. Que pouic. Ensuite, ma cape de Débile n'est pas métallique et donc, du point de vue d'un radar, non réfléchissante. Manquerait plus que ça, que Super Débile réfléchisse.

Parlant de cape, j'ai un petit souci logistique avec le déguisement. Le collant tombe dangereusement et je risque, comme au Raid 28, de voir mon slip exposé aux regards des spectateurs. Fort heureusement, je mets à contribution le string jaune - dont on aurait pu croire à tort qu'il était inutile et ne servait qu'à décorer - et par un astucieux montage consistant à passer la sangle abdominale de mon sac-à-dos en dessous de la ficelle de gauche, je cale le tout et repasse illico dans la catégorie des coureurs présentables. Et puis, bonne nouvelle, il n'y a aucun frottement, picotement ni quoi que ce soit de spécial avec ma tenue multicolore. C'est sans douleur, mes inquiétudes de début de course s'évanouissent.

On passe du côté de Meudon. Il paraît que c'est là que Val s'entraîne. Ah, je vais enfin visiter la fabrique de champions, peut-être glanerai-je au passage quelque secret industriel de valeur? Bingo, il y a un parcours de santé. C'était donc ça la recette. Ah ah ah - rire diabolique - à moi les super chronos de la mort, je vais moi aussi suivre les instructions sur les panneaux, et dans vingt minutes, si je ne suis pas champion, qu'on me coupe la tête! Enfin non, je veux dire, je vais juste voir ce que ça donne. Horreur! Sautillez jusqu'au panneau 4. Ça va pas la tête? Je suis coureur moi, pas sauteur. Je saute à pieds joints pendant 20 mètres. Touchez la poitrine avec les genoux. Ils ont essayé de le faire au moins les zinzins qui ont écrit un truc pareil? Avec le sac, la cape de Super Débile, et une bonne fournée de kilomètres dans les pattes? Bande de sauvages! Et ça continue, et vas-y que je te talon-fesses, vas-y que je te... Fort heureusement, le parcours bifurque sur la gauche, et on en termine avec cette mauvaise plaisanterie. Je sais désormais pourquoi je ne serai jamais un champion, mais je m'en contrefiche, car je suis un super-héros. Et toc.

Je continue à discuter avec certains concurrents, et moi qui m'attendais à avoir un ravitaillement au 40ème kilomètre, j'ai bel et bien l'impression qu'il va falloir attendre le 50ème. D'autant qu'on me poinçonne mon dossard au 43ème, et toujours pas de ravito. Ah bon. Va pour 50, l'avantage c'est qu'une fois qu'on y sera, il restera moins à faire. Si si, c'est logique. Réfléchissez. Pas comme ma cape. J'insiste. Super Débile aime les jeux de mots laids pour les gens bêtes. Enfin bref, apparemment le peloton meurt d'envie d'atteindre ce 50ème, il plane dans l'air une ambiance qu'on pourrait résumer par "si j'arrive au 50 c'est dans la poche il ne restera plus que 32". Ce qui n'est pas faux. J'arrive donc au 50ème. Et là, mes amis, je tombe sur un ravitaillement très sympa, avec fanfare et tout et tout. Déception, la fanfare en question n'a pas de souba! Une fanfare sans souba (*), c'est comme un vélo sans selle, comme Tintin sans Milou, qu'est-ce donc que cette plaisanterie? Moi qui me faisais une joie de jouer un petit saucisson (**) avec ces joyeux lurons, je me sens tout penaud. Mes souvenirs de trombone sont un peu trop lointains pour tenter le coup, et puis bon, je ne le sens pas, je ne le sens plus. Alors je me rabats sur le stand nourriture. Et là, c'est un régal. Je baffre je baffre je mange une banane, du fromage, bois un café, et mpffff chomp il est très bon cheu gâteau. Très respectueux du règlement, je consomme tout sur place, n'emporte rien dans mon sac. Semi-autonomie ça s'appelle. J'ai adopté une stratégie, pour les ravitaillements, qui vaut ce qu'elle vaut, mais me va bien. Je note l'heure à laquelle je rentre, puis je fais tout dans n'importe quel ordre n'importe comment. J'improvise en fonction de là où il y a le moins de queue, par exemple, et je surveille l'heure pour éviter de rester 20 minutes par erreur. Simple. Suffisamment efficace pour moi. 5 minutes d'arrêt, je m'en vais.

Niveau forme physique, c'est nickel. Bon, évidemment le premier kilomètre après le gargantuesque ravitaillement du 50ème est un peu spécial car burp, pardon, la digestion est difficile. Je fais confiance à mon fidèle estomac pour régler rapidement ce petit problème d'intendance. On ne le dira jamais assez, un ultra, ça ne se court pas avec les jambes, ça ne se court pas avec la tête non plus, c'est le corps tout entier qui est mis à contribution. Les poumons qui échangent l'oxygène, le coeur qui pompe, les oreilles qui gèrent l'équilibre, les intestins qui raffinent le carburant, et même certains organes prioritairement dédiés à la procréation, qui sécrètent des hormones particulièrement efficaces dans ce genre de situation. Sans rire. Un jour j'écrirai un article là-dessus.

Mais revenons à la course. Je suis dedans, j'ai vraiment pris le rythme. Tout en grattant quelques places dès que ça monte un peu, je profite de l'instant présent - c'est ce que j'ai de mieux à faire - et savoure cette petite promenade en forêt. Beaucoup de bois sur ce parcours, mais en banlieue, c'est inévitable. Les quelques espaces verts qui tels d'irréductibles gaulois résistent à la charge féroce du béton sont très souvent boisés, à l'exception des terrains de golf et des champs de salade, lesquels sont impropres à la course à pied. C'est encore l'heure de la promenade en famille, quoiqu'il se fasse un peu tard, et quelques promeneurs ont encore l'occasion de s'écrier "Oh les enfants, regardez, c'est Batman. Non, c'est Superman. Ah non, c'est Super... c'est Super Débile!". A la frontière entre amusement et consternation, le public est très réceptif.

Et puis la nuit pointe le bout de son nez. J'adore cet instant. On est mis devant le fait accompli, c'est pas raisonnable. A cette heure logiquement on dîne, on se couche, c'est la fin de la journée. Or là, non, tout au contraire, ça ne fait que commencer, bien qu'on soit sur le pont depuis midi. C'est aussi le moment où le coureur d'ultra se demande s'il va mettre sa frontale ou pas. La mettre tout de suite, c'est perdre du temps. Oui mais de toutes façons faudra bien la mettre à un moment ou à un autre. Encore que, si on attend d'avoir suffisamment envie de faire pipi, on peut faire un arrêt groupé. Voire on peut enfiler la frontale au ravitaillement. Oui mais alors la pause pipi faudra la faire ailleurs car au ravitaillement ça fait mauvais genre, surtout quand il y a des familles avec des enfants, qui regardent l'événement avec intérêt. Voyez l'image qu'on donnerait si les traileurs faisaient pipi partout. Il ne manquerait plus qu'on colporte des ragots mal intentionnés et qu'on laisse entendre qu'on se mouche dans les doigts, et qu'une chaussette de traileur fraîchement retirée peut à elle seule décimer une colonie de fourmis, rien qu'à l'odeur. Non, tout de même, on a une image, un standing, quoi. Sur ce, je m'arrête pisser.

Plus loin, je sors la frontale du sac. Mystère, c'est emmêlé. Quid? Greu? Mes neurones sont-ils à ce point en déroute qu'ils n'arrivent pas à venir à bout d'une malheureuse frontale à quatre piles? Incroyable. Je bataille, je m'escrime, rien n'y fait. La mort dans l'âme, je stoppe, m'arrête sur le bord du chemin, et analyse le problème. En marchant, c'est plus dur. Au bout de quelques minutes, une lueur d'intelligence émerge péniblement de mon esprit embrumé. Ploup. OK, c'est en changeant les piles ce matin que j'ai dû faire prendre un raccourci au fil qui relie le bloc piles à la frontale. Je défais le capuchon, démêle le bidule, et referme le bloc. Ce coup-ci, c'est bon. Parfois je me dis que c'est un peu bête de perdre de précieuses minutes sur ce genre d'épisodes et de ramer derrière pour reprendre des coureurs. A ce propos, ça roule pas mal pour moi ces derniers temps. J'ai tendance à être globalement au-dessus du rythme des coureurs qui sont avec moi. Je grignote, je grignote. Entre les ravitaillements je grignote les coureurs, et aux ravitaillements je grignote des gâteaux. Donc en fait, je ne fais que grignoter. Gnap gnap.

Sur ce, j'arrive au 63ème. Alors là c'est le grand jeu. Tout y est. C'est comme à l'UTMB, mais en plus petit. Très sérieusement, on retrouve ici, à quelques kilomètres de Paris, cette ambiance particulière qui tient de l'oasis. Le fait que j'y arrive de nuit ajoute au folklore, j'adore. Je crois que c'est sur ce ravitaillement que l'organisation m'a le plus bluffé. Moi j'étais parti pour avoir de l'eau tous les 20 kilomètres et basta. Le solide je l'avais dans mon sac, et on n'en parle plus. Mais bon tant qu'à disposer de bonnes petites tranches de fromages découpées avec amour, de quartiers d'orange bien juteux, de bananes avec ou sans peau, de café, de thé, autant en profiter. Je me rassasie copieusement, et je trace. Au moment où je quitte le ravitaillement je fais une très rapide revue de mes départs nocturnes remarquables. Les Orangers à la Réunion en 2004 dont je repars avec un mal aux jambes carabiné, Champex à l'UTMB en 2006 où je descends des escaliers en marche arrière devant une bénévole médusée, c'est une bouffée de bons souvenirs, et tout ça, à quelques kilomètres de la capitale. Rien que pour ça, je ne remercierai jamais assez chaleureusement les organisateurs de cette petite sauterie.

Fini de rêvasser, je replonge dans la course. Il commence à faire frais. Ma cape me sert d'écharpe depuis le départ, dans la mesure où elle couvre très largement le cou. Mais elle est aussi modulaire. Telle une capote de cabriolet, la capuche peut soit se porter en arrière, désinvolte, soit se positionner au plus près du visage, façon fourrure polaire. J'hésite entre ces deux positions. Mais s'il est vrai que j'ai froid sur le dessus de la tête, il n'empêche que la capuche bloque mon champ de vision, ce qui ne facilite pas le suivi du parcours. Tel le capitaine Haddock qui ne sait choisir s'il doit porter sa barbe au-dessus ou en dessous de sa couverture, je suis plongé dans un dilemme kafkaïen dont l'issue semble incertaine. Solution trouvée : accélérer légèrement l'allure histoire de transpirer un peu plus, et repasser en mode estival. Je suis, en course, très friand de ce genre d'interrogations et de débats internes futiles. L'idée générale est que, pendant toute cette période de réflexion stérile, l'heure tourne, et les kilomètres passent. Le nec plus ultra est de trouver une victime en la personne d'un autre traileur sur lequel je déverse mon trop plein de paroles, mais, c'est un fait, en ultra, on finit souvent par se retrouver seul, même ici, à Saint Cloud.

Et là, je me dis que, tout de même, si je fais un point sur les têtes connues et dont le niveau s'approche du mien, il en manque quelques-unes au tableau. J'ai croisé Bottle, Paulo, et d'autres, mais toujours pas de trace de Phil et Bombyx. Où sont-ils les deux lascars? Pas devant tout de même? Ça me ferait mal tiens... Bon, question rythme, je suis très constant au cardio depuis des dizaines de kilomètres, question chrono ça va, je me suis un peu éparpillé à faire le guignol ici ou là mais dans l'ensemble je suis resté raisonnable. Je décide de ne rien changer, et, c'est décidé, au 70ème, le dernier ravitaillement avant la ligne droite finale, je colle une mine, je pars, tel l'homme canon, direction la tour Eiffel. Vous me voyez venir avec mes gros sabots, au 70ème, je croise, devinez qui, Phil et Bombyx. Enfin non je ne les croise pas, j'arrive alors qu'ils partent. Je fais, en toute mauvaise foi, semblant de pester et de râler parce qu'ils ne m'ont pas attendu, sachant que je suis moi-même champion incontesté du départ à l'improviste. Je quitte le ravitaillement à la bourre et me brûle l'œsophage en buvant ma soupe aux vermicelles trop vite. Je profite de la compagnie du Sanglier qui ne participe pas à la course, mais a manifestement du mal à se retenir de courir.

Or donc je rattrape les deux joyeux drilles. Je tente à nouveau un raccourci mais - ça c'est dommage - je me dégonfle et contourne un bassin qui, s'il faut, n'était pas profond. Avec un peu de culot j'aurais pu foncer dedans et ramener mes splotch-splotch chaussures jusqu'à la Tour Eiffel. Ca aurait été vraiment bien bien débile ça. Mais j'ai hésité, un moment de faiblesse. Peut-être ne mérité-je plus de porter ce déguisement mythique? Ah quand même, je m'en veux. Zut. Un petit peu plus d'à-propos et je tenais un coup terrible là. C'est rageant.

Bon, comme c'est fichu pour essayer de se distinguer par ma conduite excessive, je décide de rentrer pépère à Paris, de me caler sur le rythme de mes nouveaux compagnons de route, après tout je suis revenu sur eux, très vraisemblablement ils vont plus lentement que moi, j'ai juste à ralentir. Et là, problème. Phil envoie comme un furieux, je soupçonne qu'il est presque à toc, et de mon côté, impossible de me reposer. Je dois même le laisser me distancer sous peine d'être obligé de rentrer dans la zone rouge, or je ne veux pas y aller. Pas tout de suite. Donc je rame derrière. Je lui laisse prendre le terrain qu'il veut, tout en essayant de gérer ma course au mieux, sans m'endormir. Moi qui pensais me faire un final tranquille, c'est râpé. Je viens de tomber sur les deux seuls allumés qui ont décidé de terminer la course sur des chapeaux de roue. Bon, ceci étant, une heure avant, je m'imaginais placer une accélération phénoménale sur la fin. Il faut croire que je ne pouvais pas y échapper.

Ce final, moi, je l'ai beaucoup aimé. Les chemins de halage qui frôlent les péniches font durer le trail tant que ça peut durer, et c'est tant mieux. Au bout d'un moment, mes acolytes ne sont plus à côté de moi. J'ai lâchement exploité un léger ralentissement de l'allure pour accélérer moi-même, et puis, après tout, la fin est proche. Je continue à manger du coureur jusqu'au bout. Je jette un ultime coup d'oeil au cardio qui confirme que j'ai augmenté l'allure. Je bois quelques gorgées de coca de ma poche à eau (il m'en reste encore!) et ce juste par confort, parce que j'aime bien le goût. Je jardine pour trouver le parcours à Bir-Hakeim (celle-là, fallait la faire) puis décide, après une bonne minute de sur place, qu'après tout, trottoir de gauche, trottoir de droite, ou quai, la Tour est à 200 mètres. Je ne vais pas capituler ici. L'arrivée est sympathique, on passe sur un podium, on ressort, on prend un ticket - on ne resquille pas - et on monte par les escaliers. Je coince le ticket entre mes dents, et tel le pirate avec son couteau, je me lance à l'assaut du monstre d'acier. Il y a des paparazzi en embuscade, je gagne une toute petite place sur les dernières marches, et voilà, c'est l'arrivée. Vin chaud, bière, café, thé. Formidable! Il est bientôt 21h00. J'attends mes deux amis, me casse un bout de dent en causant devant l'ascenseur (véridique!) et passe en coup de vent dans la tente d'arrivée m'essayer aux joies du buffet d'arrivée. J'ai un peu décroché, je suis tout seul, j'ai froid, faut pas trop que je tarde pour rentrer, mais j'estime avoir encore le temps d'aller m'enfiler un godet ou deux au bistrot, en fanfare.

Donc, je fonce à l'Assignat, dans le 6ème. En RER, tout de même. Je discute longuement avec des jeunes fort sympathiques, qui sont dubitatifs quant aux motivations profondes qui poussent quelqu'un à courir 80 kilomètres. C'est vrai que je suis habillé marrant et que j'ai toujours ma frontale sur la tête, du coup engager une conversation est un jeu d'enfant. Arrivé à l'Assignat, problème. Gros problème. Impossible de rentrer, c'est bondé. Je pousse la porte, rien à faire, elle ne bouge, pas, c'est plein. Bon, je ne me suis pas tapé toute la route dans les bois depuis St Quentin pour voir ma binouze me filer sous le nez comme ça, au dernier moment, au motif que le bar est complet. Je m'arrange pour rentrer, et mets à peu près autant de temps pour faire les trois mètres qui me séparent du zinc que pour faire 300 mètres en course. Mais je suis bien, je viens de terminer une super course, et Super Débile est enfin rentré chez lui, dans son environnement naturel. Adossé au comptoir, de la musique plein les oreilles - les Kosmonots ce soir, ça arrache - le bras bien plié au niveau du coude, souple, alerte, je savoure ma petite mousse. Ah, il était bien, ce trail. Patron, la même chose!

(*) le souba, appelé aussi Soubassophone ou Sousaphone, est un gros cuivre - contrebasse - inventé par John Philip Sousa, semblable à l'hélicon.

(**) le saucisson en fanfare, bien qu'il puisse se consommer au poivre ou à l'ail, désigne communément un "tube" que tout le monde connaît, et croit savoir jouer.