Frozen Head State Park, 2 avril 2011
Ça fait quelques années que je m'intéresse à la Barkley. Et puis voilà, j'ai franchi le pas : en 2011, je suis inscrit. Je me pointe à la dernière minute au camping. Je passe la journée du 1er avril à me préparer, acheter des trucs pour la course et, ce qui est aussi très important, faire connaissance avec tous les gens, coureurs, accompagnateurs, organisateurs, impliqués dans cette belle aventure. Après avoir mangé le mythique poulet, je vais au lit vers 20h00. J'hésite à rester éveillé et faire la seule chose que je n'ai pas faite et que je pense utile : recopier toutes les instructions de course sur du papier, à la main, afin de tout bien mémoriser (c'est une technique qui fonctionne bien avec moi, plus efficace que de relire la même chose en boucle). Mais finalement, je préfère me coucher direct, j'ai déjà le décalage horaire à gérer, la note sommeil est déjà chargée, pas la peine d'en rajouter.
Je pars pour 5 tours, je sais que c'est incroyablement dur et qu'à mon niveau, la statistique joue contre moi. D'un autre côté si je n'essaye pas je suis certain d'échouer. Je suis joueur. Mon point fort, c'est que le 3ème jour ne me fait pas peur, en général je ralentis mais pas trop, apparemment moins que les autres. Qui sait. Je suis en train de dormir et de rêver, et aussi de me demander si je vais entendre ce fameux coup de clairon qui sonne le départ quand "pooot pooot" ça y est, c'est parti! Il est à peine minuit passé. Départ matinal cette année. Je me lève et me prépare. Jean-Paul, mon père, qui est venu avec moi, semble avoir quelques soucis pour décoller. Je rate presque le départ, arrivant avec à peine 10 secondes d'avance sur la ligne avant que la fameuse cigarette soit allumée et, par mégarde, part sans ma casquette dans les bois. Mais ce n'est pas très grave.
La première montée vers Bird Moutain est plutôt tranquille. Je ne veux pas aller trop vite de toutes façons. Je suis dans le milieu du paquet, limite vers la fin même. Premier problème : ma boussole raconte n'importe quoi. Comment? Est-ce possible? Je vérifie. Pas de doute, le Nord est le Sud et le Sud est le Nord. Mystère. Je sais que la France et le Tennessee, c'est pas la porte à côté, mais tout de même, il n'y a rationnellement aucune raison que ça pose problème vu que les deux sont dans le même hémisphère, et de toutes façons ce matos haut de gamme étiqueté "Recta" est supposé se comporter comme il faut partout sur terre. Je suis perplexe. Je suis à deux doigts de me dire que je vais devoir faire attention à partir du principe que ma boussole indique l'inverse de ce qu'il faut lorsque je réalise que ce que je pensais être l'Ouest est l'Est, et inversement. En gros, la boussole a raison. Et moi je suis un imbécile. Toujours croire sa boussole, toujours. J'ai bien failli aller droit dans le mur.
Le livre 1 est facile à trouver avec toute cette foule. Je m'engage sur la traversée Ouest - Est de la NBT, et suis dans un petit groupe avec deux gars sympas. Ils montent en marchant d'un bon pas. c'est tout ce dont j'ai besoin. Je leur dis que je suis un peu inquiet de me perdre sur Stallion Mountain. Car oui, il fait nuit noire. L'un deux - Chip? - me dit que je n'aurai pas de problèmes si je le suis. OK. Ensuite, alors que nous nous rapprochons de SOB ditch, je vois des lumières de flash. Quelqu'un prend des photos de ce célèbre ravin? J'ai toujours été stupéfait de voir autant de photos de la Barkley, la course me semble suffisamment difficile pour qu'on n'ait pas envie de s'encombrer d'un appareil photo (pourquoi faire?) et de perdre du temps à ramener des souvenirs. Par ailleurs, j'entends des bruits de camions qui roulent sur l'autoroute au nord. Y'a une autoroute par là? Et là, tilt. Je pige. Personne ne prend de photo. La lumière, le bruit, c'est un orage qui va bientôt nous tomber dessus. Je suis impressionné par ma maigre perspicacité, je ferais mieux de faire un petit peu gaffe, et de me ressaisir. Une petite grêle s'abat sur nous, mais rien de méchant, ça dure 15 minutes max, j'ai de bons vêtements de pluie et ça m'effleure à peine.
Ensuite après les "coal ponds", j'accélère un peu et largue le groupe avec qui j'étais. Je rattrape un autre groupe. Nous trouvons notre chemin vers "Garden Spot". Je me retrouve seul pendant un temps, puis m'accroche à un coureur, et bon an mal an nous mettons la main sur le livre 2, et le premier point d'eau. Ensuite, Stallion Moutain. On débusque le livre 3. Ensuite, où aller? Trouver sa route dans le noir n'est pas si simple. Je n'ai jamais mis le pied par ici, les courbes de niveau sur la carte ne me semblent pas logiques. Le type avec moi n'a pas l'air très sûr de lui non plus, je reste un peu avec lui mais quand il m'explique qu'il préfère revenir sur ses pas je décide de me débrouiller tout seul, et de me sortir de là par mes propres moyens. Je file sud-sud-est, et essaye de rester sur la crête, quoi qu'il arrive. Ce n'est probablement pas le parcours officiel et encore moins le chemin le plus rapide, mais au moins, j'avance. C'en est fini des "candy ass trails", la végétation est dense, je taille dans des buissons plus ou moins épais tout le long, trouve de temps en temps des rochers que je dois contourner et des raidillons que je descends sur les fesses. Mon pantalon bien costaud et mes indestructibles chaussures de rando me rendent bien service. De temps en temps je vois des lumières au dessus de moi, rarement en dessous, je continue ma route. Par endroit je croise des pistes 4x4, je les suis tant que ça va à peu près dans la bonne direction puis reprends dans les bois aussitôt. Wahou, c'est l'aventure.
Finalement, j'arrive à la New River, et alors que je monte sur la route, je vois un paquet de frontales sur ma gauche. Je suis arrivé un peu trop à l'Ouest, mais c'est pas si mal. Je me joins à cette nouvelle compagnie, qui m'emmène direct sur le livre 4. Cool.
Maintenant, Testicle Spectacle. Le soleil se lève, enfin. Je laisse la plupart du groupe derrière moi, à mon avis ils glandouillent trop près du livre, et d'une manière générale, sont trop lents. Je marche "plutôt costaud" vers le sommet de "Testicle", derrière un participant que je suis à distance et qui m'amène au livre 5. Je ne comprends pas trop comment il a fait pour le trouver, celui-là, je pense que j'aurais bien jardiné, bizarrement, dans ma tête j'avais inversé le raidillon ("butt-slide") et le virage à droite. Peu importe, j'ai désormais ma 5ème feuille. Je lève les yeux, le copain a filé. Pas grave, je sais trouver ma route. Enfin, c'est ce que je crois. Je pars bien trop au sud. Je dois revenir de très loin vers la route et "Pig Head", et non seulement je rate "Danger Dave's", mais je vais carrément jusqu'à la prison... Quelle truffe! Bon, dans tous les cas, je suis de retour sur le parcours, mais cette fois seul et bien seul. Personne en vue devant.
Maintenant, j'arrive sur Rat Jaw. Ouille ouille ouille, ça c'est de la ronce! Presque 2 mètres de haut, bien dense, bien aiguisée. Je crois me rappeler qu'il faut rester bien en dessous des lignes HT. Je pars donc bille en tête et me jette dans la mêlée. Il me faut environ 20 minutes pour faire moins de 200 mètres. Puis je vois des coureurs qui descendent sur ma gauche, dans les bois. Quid? Ensuite, sur ma droite, je vois ceux qui étaient avec moi avec Testicle, qui descendent aussi. Je finis par comprendre qu'il est autorisé de s'écarter un peu des lignes HT, et là tout devient plus facile. Pour une raison pas très claire ni intelligente, j'étais convaincu qu'il fallait absolument rester au milieu, mais ça a du être écrit dans le règlement d'une autre année. Je monte à la route, prend ma page 6, fais le plein, et repars vers le bas.
En utilisant les chemins sur le côté, tout devient plus simple, par endroit il y a même un vrai chemin bien marqué, facile à suivre. Cool. J'aurais économisé de précieuses minutes si j'étais passé par là a la montée. La fin de Rat Jaw est plutôt fastoche (beaucoup moins raide que le milieu) et j'arrive enfin à la prison, où je prends le livre 7.
Ensuite, je dois monter "Bad Thing". Je regarde les instructions de course bien attentivement et, boussole en main, je monte, convaincu d'être sur la bonne route. En effet, je ne m'en sors pas si mal. La montée est raide mais très régulière alors ce n'est pas si "bad". Arrivé en haut, je vois des gros rochers au sommet que j'identifie tout de suite comme les "cap stones" à rechercher. Mais pas de livre. Mince, j'ai plus beaucoup de temps non plus, s'agit de trouver ça vite, j'ai déjà perdu du temps à Stallion Mountain, Meth Lab, Rat Jaw, je n'ai plus beaucoup de cartouches. J'essaye un rocher, un autre, revient, repars. Toujours rien. Suis-je idiot? Pas de panique! Je continue à chercher, c'est sûr, il est quelque part. Je décide de remonter la crête. Et là je trouve des cap stones, des vrais pierres 100% au dessus de l'arête, et pas simplement encastrées comme les précédentes que j'ai fouillées en vain. Le livre est là. 50 minutes de perdues. Pas bon.
Ensuite, descente sur Zip Line. De la balle, comparé à ce que j'ai fait avant, c'est du beurre, même pas trop raide, pas de ronces - de toutes façons avec mon pantalon je ne sens presque rien - et je trouve facilement mon chemin. J'entends un grognement. Une vache folle? Un âne? Impossible qu'un animal pareil soit par ici, c'est forcément une bête sauvage. Dans le doute, je rugis à mon tour, et sors mon cri de guerre le plus viril et le plus effrayant, histoire de bien faire comprendre qui c'est le patron, et que celui qui viendra me chercher les crosses a intérêt à numéroter ses abattis. Après coup, je pense que l'animal en question était un ours, la thèse du sanglier n'est pas crédible, cri pas ressemblant. Enfin, ce qui ne fait pas l'ombre d'un doute, c'est que je n'étais pas seul dans les bois.
J'arrive direct sur le livre 9 et entame la montée de "Big Hell". Pas si infernal que ça, même si je dois l'avouer, j'ai fait quelques micro-pauses pour reprendre mon souffle. À Chimney Top je joue au parfait petit traileur en suivant au pied de la lettre les instructions et effectivement, après m'être reposé sur la pierre sommitale, je m'aperçois que le livre 10 est là, juste sous mes yeux. Trop fastoche!
Maintenant il s'agit de courir jusqu'au camp pour finir mon tour. Mais je suis déjà terriblement à la bourre! Je suis absolument certain que pour le 100, c'est mort, car j'ai déjà passé plus de 12 heures sur le parcours. C'est pas tellement que je sois lent quand je me déplace, mais j'ai joué au con dans Stallion, puis Meth Lab, puis Rat Jaw, puis Indian Knob, et maintenant je suis charrette. Naïf et insouciant, je pense que la limite de la fun run est à 13h40 or c'est 13h20. Donc je cours mais pas trop vite, ne voulant pas être ratatiné en arrivant au camping. Je sauve les meubles et me pointe en à peine plus de 13h, ce qui reste admissible.
Je donne mes pages à Laz et me prépare pour la 2nde boucle. Jean-Paul et Michiel m'aident à faire une transition rapide. Je suis à nouveau livré à moi-même à 13h15 de course, avec 5 minutes de marge, un matelas plus que confortable, n'est-ce pas?
Le temps est tout simplement parfait, peut-être un poil chaud mais rien de grave. Je marche plutôt pas mal dans la montée sur Bird Mountain, la fille devant moi perd ses gants, je les ramasse, la rattrape et les lui redonne. Puis je double un autre coureur dans la descente vers le livre 1. Ces deux-là n'iront pas au bout, ils sont vraiment trop lents. Je suis assez satisfait de mon rythme, j'ai peut-être perdu 5% depuis la 1ère boucle, mais ça va encore. Je peux courir en descente et sur le plat, mes quadris sont un peu raides mais rien de grave. Si je ne gaspille pas mon temps comme sur la boucle 1, je suis encore dans les clous pour une fun run, je ne vois pas de raison de ne pas faire ce tour en 11h.
Suivre la NBT de jour est un jeu d'enfant, c'est super bien marqué avec des points rouges. Au "coal ponds" je fais attention à me retourner pour bien retrouver ma route au retour lors du 3ème tour. En faisant cela, j'oublie de surveiller ma boussole et perd le fil de ma position exacte. Je me dis que c'est pas grave et - et là, attention, le gros boulet entre en scène - je ne monte pas au Garden Sport quand il faut.
Je finis par grimper mais ne trouve pas le livre 2. Pas de problème, je vais trouver les bidons d'eau et remonter jusqu'au livre. Pas de bidons non plus. J'ai du mal à savoir si je suis trop au nord ou trop au sud, je fais d'incessants aller-retours sur la piste, je rencontre un type en jeep, on échange quelques mots, c'est clair, je suis perdu. Je finis par comprendre que je suis trop au nord, file vers le sud, trouve le livre. Une heure dans la vue. Ça sent le pâté, j'ai le feu aux fesses.
Je fonce vers Stallion Mountain, prend ma 3ème page, et après avoir - enfin - vu le "yellow indian" (plus facile à voir de jour qu'en pleine nuit) je me dépêche de rejoindre le chemin 4x4. Maintenant je veux aller le plus vite et le plus loin possible pendant que le soleil est là. Mais juste au moment où je dois choisir l'arête qui va me mener jusqu'en bas, la nuit tombe. J'allume ma frontale. Une intuition de dernière minute me fait choisir ce que je pense être la bonne arête, sur ma droite.
Intuition de dernière minute qui s'avérera un très mauvais choix. Au fur et à mesure que je descends, ma boussole confirme mes soupçons, je me suis gourré. Je vois la bonne arête se profiler sur ma gauche, au-dessus de moi. Elle est déjà loin. Je prends les chemins de traverse pour la rejoindre, sauf que y'a pas de chemin. La végétation est un vrai cauchemar, en plus je dois en permanence contrôler ma boussole pour éviter de m'égarer davantage. Par endroit il est absolument impossible de passer, je dois contourner des buissons épais et des rochers trop gros pour être descendus d'un coup (pas envie de me casser un os ou de laisser ma peau dans ce trou perdu). À vue de nez, cette boulette m'a bien coûté une heure avant que je retrouve le bon "chemin".
Maintenant je descends Stallion Mountain dans le noir comme au premier tour. Je suis furax, et vraisemblablement pas très efficace. J'émerge un peu trop à l'Ouest comme au premier tour, traverse la route et cherche le livre 4. J'ai même trouvé des traces de pas qui montent, je suis sur la bonne route. Et là, bizarrement, impossible de trouver le petit marécage qui marque le livre 4. M'enfin? Je monte je descends, rien. J'essaye de passer en parallèle de la route, je quadrille, toujours rien. Je suis fébrile. Bien sûr, impossible de voir la ligne HT dans le noir, ce serait trop simple... Je regarde ma montre, ça fait 8 heures que j'ai quitté le camp. 8 heures! Je gâche encore une heure à chercher en vain ce satané livre, à coups de petits sauts de puce de 5 minutes. Ça devient ridicule. Et puis je fais les comptes. 13h20 - 9h00 = 4h20 pour monter Testicle, Rat Jaw, Indian Knob, Chimney Top. Il n'y a simplement aucun moyen que je fasse ça dans le temps limite.
Alors la queue entre les jambes, je reviens au camp en empruntant la route vers ames gap, puis une piste 4x4 qui monte quasiment jusqu'à Frozen Head, et enfin la descente finale par South Old Mac Trail. J'arrive au camp juste avant le temps limite, après environ 26h passées dans les bois, mais bien sûr il me manque tous les livres ou presque. Je suis un idiot. Ça m'a pris 4 heures pour revenir au camp - là, c'est sûr, j'étais plus très pressé - et ça, c'est une autre leçon que j'ai apprise. À la Barkley, même abandonner, c'est dur. Cette marche dans la nuit n'avait rien de drôle. Mais vraiment rien.
Comment j'ai pu à ce point m*rder mon second tour? J'étais en forme, j'avais des jambes, de la bouffe, de la motivation, une météo parfaite, la capacité à trouver mon chemin tout seul (fait 70% de mon 1er tour tout seul). J'aurais du être plus malin et, entre autres, lire ma carte et ma boussole avec plus de sérieux, me dépêcher, et surtout rester concentré 100% du temps plutôt que de profiter de ma balade "Out There", car c'est certes très agréable, jusqu'au moment où l'on s'aperçoit qu'on est hors jeu. J'avais de belles cartes en main et je ne les ai pas jouées, et ça c'est frustrant. Mais inutile de chercher des excuses.
J'ai raté ma course, point.
Aïe!
Heureusement, après être arrivé, j'ai l'occasion de voir l'arrivée "en masse" des finishers de la fun run, et l'exploit de Brett qui boucle le 100, bravant la fatigue et les feux de forêt. Incroyable, je suis content de ne pas avoir raté ça. Mention spéciale à Carl Laniak qui a fait une superbe course, même s'il n'est pas allé au bout, je suis admiratif, entamer un 4ème tour, c'est pas donné à tout le monde. Bravo!