Vendredi 8 mai 2026
Le concept est très simple : on fait 50 aller-retour sur un pont de 2 miles de long, qui relie l'Angleterre au Pays de Galles en enjambant la Severn.
À la fin on a parcouru 200 miles (50x2x2) et celui ou celle qui arrive en premier a gagné, c'est vraiment juste une course comme les autres. Temps limite 55h.

Note pour celles et ceux qui veulent absolument participer au Tunnel Ultra le "Bridge 200" est qualificatif.
Spoiler : c'est à peu près aussi difficile, sinon pire, de finir le pont que le tunnel, donc il faut avoir envie de se coller plus de 300km de course juste pour obtenir à une course de plus de 300km.
Mais bon si vous êtes motivé(e)s c'est la marche à suivre.
C'est le cas d'ailleurs de Justine qui sera de la fête.
Une fête intimiste, il faut un peu plus que les doigts de la main, mais pas de beaucoup...

À toutes celles et ceux qui se plaignent qu'on ne peut plus s'inscrire aux courses, qu'il n'y a pas de place, que l'ultra est devenu commercial... Arrêtez de vous plaindre et allez voir ce qui se fait sur Cockbain Events.
Je n'ai pas le temps de tout faire, mais sinon tout est bon dans le cochon, il y a de très bonnes idées de course, avec pêle-mêle des tunnels, des ponts, une colline, des lignes droites arbitraires, un boulet de canon, j'en passe.
Départ donc en petit comité, sur le coup de 16h00.
Très simple, le briefing dure 6 minutes (contre 8 pour le Tunnel...) on va au bout du pont, pas tout à fait mais un peu plus loin là où il y a un cône. Là faire demi-tour, revenir au point de départ, et bien faire attention car la bonbonne d'eau est avant le tapis de comptage donc si on boit un coup et qu'on repart direct, on risque de voir le tour invalidé.
C'est tout ce qu'il y a à savoir.

Première soirée, une petite pluie s'invite, en même temps ça pleut pas si fort, on a juste droit à deux ou trois averses, rien de dramatique. C'est juste un peu désagréable de se retrouver au bout du pont, donc à presque 30 minutes du départ, avec l'averse qui vous tombe sur le coin de la figure, et de devoir attendre tout ce temps pour se couvrir.
Le pont est magnifique, il faut aimer la belle ingénierie, mais c'est mon cas, et c'est vraiment un ouvrage d'art.

Il est en deux parties, une première partie enjambe un "petit" cours d'eau. Là c'est côté ouest, le côté du départ, Chepstow. Mais ça reste un sacré morceau de pont, il est suspendu, mais avec deux piles centrales, le tablier est construit autour des piles. J'aime beaucoup les câbles, c'est très élégant, ils ont mis 25 (ou 16? je ne sais plus...) câbles disposés régulièrement sur une section carrée. Ça a de la gueule.
Après la très spartiate zone de départ on enjambe donc une petite zone d'herbe avec d'abord des vaches noires, ensuite des moutons blancs. Et puis un cours d'eau, qui justifie donc cette première partie du pont, qui est presque un viaduc à ce stade.
Et là, les affaires sérieuses commencent, ça monte. Oh, pas non plus 10%, mais suffisamment pour casser un peu le rythme, et offrir une belle perspective.

Et c'est là qu'on traverse, pour de vrai, la Severn, le fleuve séparant l'Angleterre du Pays de Galles. Je n'en ai pas vu beaucoup du pays de Galles, juste un château et quelques paysages, mais ça a l'air très sympa. On y parle un patois local, comme le breton mais encore plus compliqué. Et ils ont l'air motivés pour garder leur patrimoine linguistique intact, les panneaux sont tous traduits, et dans les gares le nom des stations c'est en gras en gallois, et en petit caractères en dessous en anglais, pour celles et ceusses qui n'ont pas suffisamment l'âme celtique.
Mais revenons à notre pont.
Là on est sur de la grosse construction, un énorme tablier soutenu par deux arches. Les 4 piliers sont gigantesques. Comparé à Millau, c'est très différent, et surtout là j'ai la vue non pas depuis le sol, mais depuis le bord du pont, je peux observer tous les détails, voir comment c'est fait, où est-ce que c'est soudé, boulonné, quelques pièces sont en béton, quelles pièces sont en métal, l'avancée ou pas de la rouille, bref, je vois tout.

Les filins qui relient les câbles principaux au tablier ? C'est du 6 ou 7 cm de diamètre... Comparé à ça, les câbles de télésiège, c'est du fil de couture. Et tout est à l'avenant. C'est massif. Et en même temps très aérien. J'ai passé des heures - littéralement - à observer le pont, sa structure technique, mais aussi bien évidemment le paysage.
Le paysage donc, sur la gauche à l'aller, sur la droite au retour. On voit le côté "terre", l'amont de la rivière. L'eau est brunâtre, c'est un estuaire, couleur Gironde.
Le premier jour, je me désole de ne voir aucun bateau, rien, zip, nada. Le deuxième jour, samedi, enfin, quelques scooters des mers et des petits voiliers. Petits, car le tirant d'eau n'est pas énorme, c'est une zone à grandes marées j'imagine, et y'a moyen de facilement se fracasser sur les bords... Voire au milieu. C'est traître. Et le dernier jour, dimanche, il y a un vent d'enfer, les petites voiles sont restées au garage.
Est-ce que le pont donne le vertige ? Peut-être. Si vous êtes sensible, ça peut devenir un problème. Il y a juste une petite rembarde qui vous sépare d'un vide de plusieurs dizaines de mètres. Plongeon déconseillé. Aux États-Unis, ils auraient mis des barbelés, du plexiglas, électrifié le machin, que sais-je... Mais ici, flotte encore un vent de liberté.

À ce sujet, je vois des panneaux verts marqués "Samaritans" un peu partout. Avec un message "Parlez-nous, on vous écoutera". Ça fait un peu réclame pour une secte, un truc du genre. Je ne comprends pas comment ils font pour avoir le droit de faire ça, mettre ces pubs partout. Puis au bout de... environ 30h, car mon cerveau marche mais pas au mieux de sa forme, je finis par comprendre. C'est une organisation caritative qui lutte, entre autre, contre les tentatives de suicide. La version locale de SOS amitié j'imagine. Et donc, c'est vrai que c'est un peu le rempart de la dernière chance, car de l'autre côté de la barrière, entre la chute vertigineuse, les rochers qui vous attendent juste en dessous de la mince surface de l'eau, et les courants qui ont l'air vache de traître, y'a pas beaucoup de chances de survie... D'un autre côté, sur l'autre bord de la piste cyclable où nous courons, circulent des voitures, motos et camions à plus de 100 km/h, ça laisse pas beaucoup de chances non plus.
Bon bref, si vous broyez du noir, n'allez pas là-bas, mieux vaut être bien dans sa tête et ses baskets.
Et puis il y a la route. 2 fois 2 voies, en mode autoroute (M48). Ça roule fort. Il y a des voitures qui font vroum vroum, des voitures électriques, des motos, des autocars, peu de camions je crois. Où vont tous ces gens ? Que font-ils ? Que font-elles ? Voyage en amoureux ? Voyage professionnel ? Traverser comme ça, juste par hasard ? À quoi ressemblait la région avant le pont ? Le contournement par la terre à dos de cheval devait prendre des jours. La traversée par la mer, ça marche quand il fait un temps correct, mais l'hiver ou par temps de tempête ? Le monde moderne considère les ponts, les tunnels, les ouvrages d'art en BTP comme un acquis, mais ils restent relativement uniques et fragiles. Et récents.
Et que se passe-t-il dans la tête des techniciens qui font des opérations de maintenance à une bonne centaine de mètres de hauteur, tout en haut des piliers de soutien ? Difficile de répondre à cette question. C'est déjà assez compliqué de comprendre ce qui se passe dans ma propre tête...
La course
Que dire ? Que j'ai rencontré des têtes sympathiques et connues, comme Martin, Kevin, Giacomo et aussi des têtes sympathiques mais pas encore connues comme Justine.

Justine fait la course en tête, rien à dire, c'est pile-poil ce qu'il fallait faire, elle a une caisse d'enfer donc elle prend un départ assez fort mais elle tient jusqu'au bout, du grand art. Elle m'a collé 4 tours dans la vue sur les premières 24h, et je ne suis jamais revenu.
Entre elle et moi, Dean, qui a joué au chat et à la souris avec elle si j'ai bien compris. Moi j'étais dans ma bulle, perdu dans mes chansons (cf compte-rendu du Tunnel j'ai compté les tours tout pareil, une première fois de A à Z, une seconde fois de A à X...).
Je suis évidemment déçu des abandons de Martin et Giacomo, des copains du Tunnel. Mais bon, ils ont essayé, ça n'a pas marché, c'est pas une course facile.
Sur la toute fin, je croise Dean, il me demande combien j'ai de tours à faire. Réponse: 2. Et lui: 4. Il me dit qu'il a sommeil, qu'il titube. Ça, j'ai bien vu... Je m'en vais te le réveiller tu vas voir. J'accélère donc un peu et HOP! miracle voilà notre Dean qui sent que je suis en train de lui gratter le cul, et commence à re-trottiner. C'est vraiment tellement prévisible, un coureur d'ultra.
Bon bref, je fais 3ème, mais ça c'est pas le plus important, je venais pour finir, c'est tout ce qui comptait réellement pour moi.
J'en profite pour rappeler à celles et ceux qui veulent participer au Tunnel : les inscriptions sont blindées, il y a beaucoup trop de candidatures par rapport au nombre de places. Le seul moyen de vraiment sécuriser son inscription, c'est de faire le Pont l'année d'avant. Le reste, envoyer une lettre larmoyante à l'organisateur, m'écrire, me demander comment faire, c'est inutile.
Faites le Pont !