CR Tunnel Ultra

Jeudi 5 mars 2026

Jamais trois cent quatre. Pardon, trois sans quatre. J'ai donc ressigné pour un petit tunnel. J'y étais déjà en 2021, 2024, 2025.

Cette année, la France est au rendez-vous. Plein de compatriotes.

Dans le désordre: Lenaïc, Corinne, Fabrice, Philippe, et le "presque français" Giacomo qui est italien mais habite en Angleterre et parle un français parfait.

Pont ou tunnel ?
Quelle est la différence entre un pont et un tunnel ? Le rapport longueur/largeur ou bien la position de l'observateur dessus/dessous ? Vous avez 2 heures...

Je suis venu seul, mais avec Phil, on a réservé le même hôtel, donc fait connaissance le premier soir autour d'une bière et on se tient compagnie au petit déj. Son parcours est intéressant, profil "Bill Baroud", ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre un gars qui a fait une compétition en Corée du Nord. J'adore les rencontres qu'on fait sur les courses, il y a toujours un brin de folie, plus ou moins épais, qui sommeille dans la tête des specimens qui s'inscrivent sur une course qui consiste à faire 322 km (officiellement...) en aller-retours dans un tunnel.

Plein les mirettes
C'est le printemps, il fait beau, rien de tel qu'une bonne promenade dans la campagne avant la course.

Je consacre la journée du jeudi à une petite ballade le long du canal qui passe au-dessus de Bath. Les nombreuses péniches m'intriguent. Qui habitent là-dedans ? Ça donne l'impression d'une joyeuse bande de beatnicks, au moins, pas de doute, c'est un habitat "alternatif". Sur les conseils de Valérie j'ai donc longé le canal jusqu'à un restaurant. Je m'y installe et dévore non pas mon plat, mais mon livre, une intégrale de Lovecraft. J'attends désespérément que quelqu'un vienne prendre ma commande. Peut-être qu'il fallait commander au bar... Mais bon, passé une heure, je jette l'éponge et rentre tranquillement en ville. Une bonne journée de repos, le calme avant la tempête.

Vendredi 6 mars 2026

Enfin, le départ.

Il fait beau, les toilettes sont toujours, invariablement, installées au milieu d'une flaque d'eau. Rien n'a bougé depuis l'année dernière. Nous, les coureurs, marquons les outrages du temps, mais le Tunnel, lui, semble éternellement jeune. Ou presque. La peinture mériterait un coup de mieux. Et la musique à mi-parcours a définitivement disparu... (voir compte-rendu 2021).

Ballade bucolique
C'est comme ça pendant des kilomètre, un joli chemin de hâlage, et des péniches.

À mon habitude, je pars en queue de peloton, je marche les premiers kilomètres. L'intérêt est double : d'une part, je permets au corps de lentement s'éveiller, pas de brusquerie, le rythme cardiaque monte tranquillement, comme dit l'adage "qui veut aller loin ménage sa monture". D'autre part, ça m'assure que je ne fais pas "la course". Je suis d'emblée hors-jeu, au bout d'une heure ou deux tous les participant(e)s sérieux(ses) m'ont déjà collé un tour voire davantage. Ça me permet de partir dans un état de zénitude complet, pas de pression, pas de stress, juste un petit jogging dans le tunnel, rien de bien méchant.

Bath, c'est Bath
Bath a son centre-ville très chic et snob, mais j'aime aussi beaucoup ces paysages qui ressemblent à des jardins ouvriers, en bordure de canal.

Je me suis souvent demandé si je pourrais optimiser en prenant des départs plus violents. À la clef, un ou deux tours qui peuvent faire la différence. Mais j'ai la conviction profonde que ces départs tranquilles m'aident, justement, à être plus efficace sur la fin.

Saine lecture
Intégrale de H. P. Lovecraft, pionnier du fantastique et de l'horreur. Cthulhu zone-t-il dans le tunnel ?

Mais bon bref, c'est parti !

Lalala...

Et donc cette année, j'innove, toujours sur les conseils de Valérie je décide de compter les tours en chantant des morceaux qui commencent par une lettre de l'alphabet. Une variante de ce jeu pour écolier, le baccalauréat. Donc le principe c'est simple:

  • tour 1: une chanson dont le titre commence par la lettre "A"
  • tour 2: une chanson dont le titre commence par la lettre "B"
  • ...
  • tour 26: une chanson dont le titre commence par la lettre "Z"

Et donc après 4 alphabets moins 4 lettres, on arrive à 100, c'est la fin.

Je vous fait le détail:

  • ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTUVWXYZ -> tours 1-26
  • ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTUVWXYZ -> tours 27-52
  • ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTUVWXYZ -> tours 53-78
  • ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTUV -> tours 79-100

Facile à retenir: au V du 41eme alphabet, c'est fini !

À saisir
Péniche en bon bon état, quelques travaux de peinture à prévoir.

L'avantage de cette technique, c'est que sur un tour (entre 25 et 40 minutes...) c'est assez facile de mettre en place une "logique lettre A" ou une "logique lettre X". Difficile de se planter, ça marque l'esprit, en tous cas le mien, et ça diminue énormément les erreurs de comptage. Et puis, ça occupe.

Mais... me direz-vous, c'est quoi la chanson ?

Alors voilà:

  • A -> sans hésiter, À la queue-leu-leu. Ou alors Allumer le feu. Ça fait deux chansons, mais en vrai en fanfare la V4 fait un super mashup des deux. Vous pouvez essayer, inversez les paroles de chacune de ces deux tubes (car ce sont des tubes !) et ça passe crème. À la queuuuuuue-leu-leu ! À la queuuuuuuue-leu-leu ! Ou inversement : a-a-allumez feu ! A-a-allumez le feu ! Sur la fin j'ai parfois remplacé par A.I.E. (A Mwen La) de la compagnie créole.
  • B -> alors, dilemne. J'aurais aimé pouvoir changer Born to be alive de Patrick Hernandez. Mais... *B*orne to be *A*live. Il y a un A dans le titre, trop proche du B, ça serait des coups à se planter... Donc je vise plutôt un Besame Mucho car ça, ça passe. Il y a bien un M, mais M c'est très loin de B donc pas de confusion possible. La version disco de Dalida est excellente.
  • C -> Come Together des Beatles. Venez-ensemble, mais bien sûr, c'est exactement ce qu'on a fait, nous les coureurs. On est venus, ensemble, se la coller dans le Tunnel.
  • D -> Don't let me down des Beatles. Là on est sur un double-D. Dans "don't" et dans "down". Et la pop anglaise, c'est parfait pour écouter en Angleterre.
  • E -> Eleanor Rigby pop anglaise, encore. "Aaaaah look at all the lonely people...". Pile-poil dans l'ambiance.
  • F -> Fame. J'aime beaucoup le "I'm gonna live forever". En l'occurence techniquement cette chanteuse est morte, mais sa musique la rappelle à notre bon souvenir. Autre bon choix Faisons l'amour. Mes ami(e)s fanfaron(ne)s apprécieront.
  • G -> Get back. Tellement à propos sur une course où on fait des tours en revenant au point de départ.
  • H -> Hey Jude aurait été bien mais... J trop près de H, risque de confusion. Je dois choisir une autre idée. Donc ce sera Help, un sans-faute, la pêche, et une petite leçon de morale ou d'humilité "and I do appreciate you being round". Mais Hegoak fait bien l'affaire ! Et par ailleurs c'est un morceau emblématique chanté par L'UT en Choeur, où je chante en tant que basse.
  • I -> Isidore je ne sais pas pourquoi ce générique de dessin animé m'a sauté aux oreilles comme une évidence
  • J -> J'aime regarder les filles Alors, proximité avec la lettre F, pas si éloignée, mais au-delà des paroles "pas très woke", je trouve que ce morceau cadre parfaitement avec un petit rythme de course d'endurance, ces relances à coup de "J'aime", c'est pile-poil ce qu'il me faut. Et puis, la "poitrine gonflée par le désir de vivre", même si ça cache assez mal un fantasme d'adolescent, ça me fait avancer, et c'est pas interdit par le règlement de la course !
  • K -> Kalimba de Luna sans hésitation. Alors oui, L c'est juste après K. Mais c'est l'exception qui confirme la règle, impossible de me tromper sur ce tube de Boney M, c'est un "morceau K".
  • L -> Life is life lala, lalala.
  • M -> Macumba on ne peut pas s'arrêter de courir en entendant ça. Pas possible. Illégal. Mais Michèle de Gérard Lenormand, fonctionne bien aussi. C'est le prénom de ma maman, aussi.
  • N -> Na na na je ne sais pas pourquoi, mais cette chanson spécifiquement, est remontée dans mon souvenir. Faut dire, c'est trois N pour le prix d'un.
  • O -> Obladi-oblada vous avez remarqué la quantité de tubes des Beatles là-dedans ? Ça s'explique 1) par le fait que j'ai beaucoup écouté les albums rouge et bleu quand j'étais gamin (ceux qui ne connaissent pas ces albums, rattrapez votre retard...) et 2) par le fait que mince, quand même, c'est un tunnel anglais !
  • P -> Paperback Writer les relances, sur ce morceau sont dingues. Voix, guitare, batterie. Magistral. Une leçon de pop. Il paraît qu'on aurait demandé à John Lennon ce qu'il pensait du rock français. Il aurait répondu "c'est comme le vin anglais". Allez hop, tout le monde est habillé pour l'hiver !
  • Q -> Qui c'est celui-là alors on remercie Pierre Vassiliu de nous gratifier de cette pépite, sans lui j'avais pas beaucoup d'options... "Et puis sa bagnooooole les gars..."
  • R -> Rasmus alors le morceau s'appelle donc "In the shadow" et donc il y a S et S c'est très proche de R. Mais bon, pour moi, c'est c'est le tube des Rasmus et même s'il y a deux S dans Rasmus, c'est un morceau R. J'ai tranché, pas de discussion.
  • S -> Sea, sex and Love. Une typo s'est glissée dans le titre, aide tes ami(e)s à la retrouver.
  • T -> Tata Yoyo T c'est assez loin de Y ? Oui.
  • U -> Une petite perle alors il y avait peut-être d'autres options, mais celle-ci est, c'est le cas de le dire, une perle.
  • V -> Madame Valérie bah oui, à quoi vous attendiez-vous ? Sachant que c'est le prénom de mon épouse. Choix alternatif Vanina. Péchu à souhait.
  • W -> Wake up, Wake up, Wake up. Voyez l'idée ?
  • X -> Trans-X alors là c'est le groupe qui contient la lettre X, par le titre. Mais c'est validé quand même. Plus années 80 que ça, tu meurs. Enfin peut-être pas, mais c'est typé. Piou piou piouuu !
  • Y -> Yellow Submarine baroud d'honneur pour les Beatles, ils ont trusté mon hit parade de ce Tunnel 2026, ils sont décrétés vainqueurs toutes catégories.
  • Z -> Zobi la mouche c'est moi, vous me reconnaissez ?

Voilà, vous savez tout sur ma playlist. Je chante dans ma tête hein, je ne fais pas subir ça à mes camarades coureuses et coureurs. Et l'air de rien, trouver la bonne idée pour le tour en cours, c'est pas toujours facile. Et surtout, surtout, ne pas commencer à réfléchir à la lettre D pendant qu'on court la lettre C. C'est le meilleur moyen de se foutre dedans. D'une manière générale, ça sert à rien de s'inquiéter des emmerdes de demain, en général les emmerdes d'aujourd'hui suffisent amplement.

Et donc pendant que tout ce brave monde se crêpe le chignon à savoir qui sera devant ou derrière, qui finira, qui abandonnera, moi je fais mes tours.

On appelle ça "rester dans sa bulle".

Dimanche 8 mars 2026

Bien ranger, c'est essentiel
La traditionnelle photo d'avant-course avec tout le matériel soigneusement trié et rangé, méthodique.

Au petit matin de la seconde nuit, j'ai regardé un peu le classement.

La veille j'étais 5ème, mais là, dimanche, tout le monde a disparu devant, abandons pour diverses raisons allant de blessure, à "à court d'énergie" en passant par "ras-le-cul-du-tunnel".

Je suis au coude à coude avec le second.

Je décide de creuser l'écart.

La nuit, comme prévu, a été compliquée. J'ai du faire quelques micro-siestes, mais dans l'ensemble, rien à signaler. Ce fut difficile, j'ai parfois un peu cogné les murs, mais au final les kilomètres sont là, c'est l'essentiel.

Même dans le tunnel, le fait qu'ils rallument la lumière tôt le matin, plus le fait qu'on voit le jour - tout de même - tous les 1.6km, ça fait la différence. Ajoutez à ça l'horloge biologique qui fait que bon, c'est l'heure de se réveiller, je trouve l'énergie de coller un ou deux tours à mon poursuivant direct. Mon but initial était de "juste finir" sans espoirs particuliers sur le classement, mais bon si je peux accrocher une victoire je ne vais pas non plus bouder mon plaisir...

Deux ou trois tours ça laisse le temps de voir venir, si le gars décide de remonter, je vais m'en apercevoir. Mais pas de bagarre à l'horizon, la course se termine tranquillement, je vais chercher mon 4ème finish, pas mon meilleur temps, mais encore une fois, si les plus rapides voulaient me passer devant, un boulevard leur était offert.

Épilogue

Les français qui sont sur place me ramènent gentiment en ville, ça m'évite de prendre, et surtout d'attendre, un Uber. Et l'aventure se termine autour d'une bonne bière. Ils n'ont pas fini mais j'espère, et je pense, qu'ils garderont une image positive de ces aventures souterraines.

PS: je n'en ai pas fini avec mes aventures anglaises, la suite au Pont.

PPS: je m'interdis de parler du "caca gate", ce qui se passe dans le Tunnel, reste dans le Tunnel.