Sébastien Faure écrit dans « Propos d�€™un pédagogue » :
- L'école chrétienne, c'est l'école du passé, organisée par l'Eglise et pour elle ;
- L'école laïque, c'est l'école du présent, organisée par l'Etat et pour lui ;
- La Ruche ; c'est l'école de l'avenir, « l'�‰cole tout court », organisée pour l'enfant, afin que, cessant d'être le bien, la chose, la propriété de la religion ou de l'Etat, il s'appartienne à lui-même et trouve à l'école le pain, le savoir et la tendresse dont ont besoin son corps, son cerveau et son c�“ur.
Avant de nous pencher sur La Ruche et son organisation, il est nécessaire de faire un point sur l�€™école laïque et l�€™école chrétienne à l�€™époque de la création de La Ruche, c�€™est-à-dire en 1904. Nous nous pencherons également sur les problématiques pédagogiques chez les théoriciens de l�€™anarchie.
�‰cole publique laïque d�€™état
L�€™école publique en 1900, c�€™est l�€™école gratuite, laïque et obligatoire mise en place par Jules Ferry récemment. Les principales lois mises en place par celui-ci sont, dans l�€™ordre chronologique :
- L�€™enseignement secondaire d�€™�‰tat pour les filles (décembre 1880)
- L�€™enseignement primaire gratuit (juin 1881)
- L�€™enseignement laïc et obligatoire (mars 1882) �€“ c�€™est la « loi Ferry »
L�€™enseignement pour tous est donc encore récent. Ce n�€™est pas une obligation d�€™aller à l�€™école, encore moins à l�€™école public. L�€™instruction peut être donnée dans des établissements d�€™instruction, des écoles publiques ou privées, par le père de famille ou par une personne choisie par celui-ci. L�€™instruction est obligatoire de six ans révolus à treize ans révolus, pour les deux sexes. Mais il était possible de quitter l�€™école dès 11 ans si l�€™on obtenait le certificat d�€™études primaires. La fin de l�€™instruction obligatoire sera allongée à 14 ans seulement en 1936.
De plus, la laïcisation de l�€™école est un thème pris très au sérieux par le gouvernement. Dès 1881, l�€™éducation religieuse est supprimée dans les écoles publiques. La loi Goblet de 1886 interdit aux religieux d�€™enseigner dans le public. L�€™enseignement confessionnel est même interdit en 1904, juste avant la séparation de l�€™�‰glise et de l�€™�‰tat en 1905.
L�€™école est organisée en trois niveaux : cours élémentaire (7-9 ans), cours moyen (9-11 ans) et cours supérieur (11-13 ans). Les enfants ont 6 h de cours par jour. Mais beaucoup ne vont pas à l�€™école dès que les travaux des champs nécessitent leurs bras.
Le programme comprend français, mathématiques, sciences, histoire et géographie, gymnastique, éducation artistique. Il y a aussi une différenciation entre filles, qui apprennent les travaux d�€™aiguille, et garçons, qui apprennent les exercices militaires. Enfin le législateur a mis un accent tout particulier sur l�€™instruction morale et civique. Jules Ferry a d�€™ailleurs envoyé en novembre 1883 une lettre à tous les instituteurs de France à ce sujet :
« La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire : d�€™une part, elle met en dehors du programme obligatoire l�€™enseignement de tout dogme particulier, d�€™autre part elle y place au premier rang l�€™enseignement moral et civique. L�€™instruction religieuse appartient aux familles et à l�€™église, l�€™instruction morale à l�€™école.
« �€� Il y faut beaucoup de leçons sans doute, des lectures, des maximes écrites, copiées, lues et relues ; mais il y faut surtout des exercices pratiques, des efforts, des actes, des habitudes.
« �€� Une seule méthode vous permettra d�€™obtenir les résultats que nous souhaitons. C�€™est celle que le Conseil supérieur vous a recommandée : peu de formules, peu d�€™abstractions, beaucoup d�€™exemples et surtout d�€™exemples pris sur le vif de la réalité. »
Les journées des enfants débutent donc par une maxime morale lue et commentée. Les cahiers d�€™écriture contiennent aussi souvent des maximes morales à recopier, telles que : « Le travail est un trésor. », « L�€™amour de la patrie commence à la famille. » ou « La femme doit rester dans la maison comme le c�“ur dans la poitrine. »
C�€™est l�€™aspect principal qui déplaira aux anarchistes : un enseignement moral guidé par le service à l�€™�‰tat, la patrie et l�€™ordre social installé.
�‰cole privée religieuse
L�€™école privée au XIXème siècle s�€™adresse aux classes dirigeantes et à la bourgeoisie. Les familles sont attachées à ne pas mélanger leurs enfants avec d�€™autres milieux sociaux, mais aussi à les élever « sur les genoux de l�€™�‰glise ». La loi d�€™octobre 1886 fixe le cadre dans lequel l�€™enseignement privé peut s�€™exercer. Les écoles privées sont principalement des écoles catholiques.
L�€™�‰tat a lutté pendant le XIXème siècle pour retirer à l�€™�‰glise catholique le contrôle important qu�€™elle avait sur l�€™enseignement des enfants. Au milieu du XIXème, l�€™�‰glise a un droit de contrôle sur l�€™organisation, les programmes et les nominations d�€™instituteurs de l�€™enseignement public. Ce sont les prérogatives que perd l�€™�‰glise avec la loi Ferry et la loi Goblet.
On comprend ainsi pourquoi Sébastien Faure parle de l�€™�‰cole Chrétienne comme de l�€™école du passé. C�€™est également une école de classes sociales élevées.
Les anarchistes et la pédagogie : une théorie riche et peu de pratique
�€ côté de ces pratiques scolaires existantes, des penseurs ont cherché d�€™autres voies.
La pensée anarchiste se caractérise par l�€™idée que l�€™organisation de la société ne doit pas être hiérarchique, mais doit se fonder sur des dynamiques de groupes issues d�€™échanges raisonnés. Elle prône l�€™homme nouveau, de manière à accéder pour tous à la liberté et à la responsabilité sociale. Il est donc nécessaire, pour une révolution efficace, que l�€™homme soit élevé moralement, intellectuellement et physiquement. C�€™est un prérequis pour changer la société. Les anarchistes se sont donc beaucoup intéressés à la pédagogie. Les premiers penseurs anarchistes s�€™inspirent de Charles Fourier qui mettait l�€™éducation au centre du progrès social. Le philosophe William Godwin fut aussi un de leurs inspirateurs. Celui-ci avait écrit en 1797 dans « Le chercheur, réflexions sur l�€™éducation, le savoir-vivre et la littérature » : « L�€™enseignement public a toujours consacré ses énergies les meilleures à la défense du préjugé : il encourage chez ses élèves, non pas l�€™audace de soumettre toute proposition à l�€™épreuve de la raison et des faits, mais l�€™art de faire prévaloir les opinions en vigueur, c�€™est-à-dire les idées établies par la force du précédent. Tout cela est directement contraire aux intérêts véritables de l�€™esprit humain ; et tout cela doit être individuellement désappris avant que nous puissions commencer à devenir éclairés et sages. »
Pierre-Joseph Proudhon, le premier théoricien anarchiste se réclamant comme tel, écrira en 1843 (dans « De la création de l�€™ordre dans l�€™humanité » : « Nulle révolution désormais ne sera féconde, si l�€™instruction publique recréée n�€™en devient le couronnement. �€� L�€™organisation de l�€™enseignement est tout à la fois la condition de l�€™égalité, et la sanction du progrès. » Le mérite de Proudhon est d�€™avoir proposé un soubassement philosophique à ses conceptions pédagogiques. Il mettait le travail manuel et le goût de l�€™effort au centre, avec une valeur morale et éducative. Mais il a aussi défini la formation intellectuelle nécessaire à un jeune travailleur dans une société socialiste. Il voyait ces deux formes de travail comme complémentaires. Enfin, l�€™école devait être radicalement libre de toute autorité centrale, avec une organisation de type coopérative, où le fruit du travail des enfants-apprentis est rémunéré, s�€™inspirant en cela du Suisse Pestalozzi.
Michel Bakounine, le père spirituel du courant anarchiste-communiste, s�€™intéressa également à la problématique de l�€™instruction. Il écrivit en 1867, dans « Fédéralisme, socialisme, antithéologisme » : « Pour être parfaite, l�€™éducation devrait être beaucoup plus individualisée qu�€™elle ne l�€™est aujourd�€™hui, individualisée dans le sens de la liberté et uniquement par le respect de la liberté, même dans les enfants. Elle devrait avoir pour objet non le dressage du caractère, de l�€™esprit et du c�“ur, mais leur éveil à une activité indépendante et libre. »
La première application d�€™éducation anarchiste, qui n�€™est pas française, est celle de Léon Tolstoï, l�€™écrivain, dans son domaine de Iasnaïa Poliana. Si cette expérience bénéficia de toute l�€™énergie et la passion de Tolstoï, celui-ci n�€™était pas pédagogue et ses méthodes étaient avant tout intuitives. Il ouvrit une école pour les enfants de moujiks de 1859 à 1862, dans lesquelles les enfants appréciaient l�€™implication entière de leur maître et leur liberté totale de mouvements. Mais Tolstoï passa à autre chose comme il était venu à l�€™éducation, en être passionné et fougueux.
En France, la fin du XIXème siècle est marquée dans les milieux anarchistes français par la « propagande par le fait », qui se traduit par de nombreux attentats. L�€™éducation libre et intégrale, telle qu�€™imaginée par les premiers penseurs anarchistes, ne connaît qu�€™une application marquante : l�€™orphelinat du Cempuis, dirigé par Paul Robin de 1880 à 1894. Bien que financé par le département de l�€™Oise et �‰tablissement d�€™�‰tat, Paul Robin eut une grande liberté d�€™enseignement, ce qui lui permit de mettre en �“uvre, pour la première fois en France, les principes de l�€™éducation intégrale. Il la définissait ainsi : « Par ce mot d�€™éducation intégrale, nous entendons ce qui tient au développement progressif et bien équilibré de l�€™être tout entier, sans lacune, ni mutilation, sans qu�€™aucun côté de la nature humaine soit négligé ni systématiquement sacrifié à un autre. » Le pensionnat passa de 50 à 200 pensionnaires de 1880 à 1894. Mais il dut fermer, victime de sa notoriété. Des sociétés influentes, en particulier des cercles catholiques, firent pression sur le Département, l�€™un des aspects les plus choquants de cet orphelinat étant sa mixité, mais le passé révolutionnaire de son directeur et la démolition d�€™une chapelle sur le terrain de l�€™orphelinat sont d�€™autres raisons de cette opposition militante.
Cette expérience fut la plus marquante concernant l�€™enseignement primaire libertaire à la fin du XIXème siècle. �€ côté de cela, plusieurs écoles du soir ouvrirent. Mais elles étaient souvent destinées à des travailleurs, n�€™étaient pas forcément structurées (chacun venait suivre le cours qu�€™il souhaitait quand il souhaitait), manquaient de professionnalisme et furent souvent victimes de leurs propres dissensions internes. L�€™enseignement supérieur parallèle, représenté par les Bourses du Travail et les Universités Populaires, mérite d�€™être cité. Mais son public est très différent de celui d�€™une école comme l�€™orphelinat de Cempuis.
Les théoriciens anarchistes se sont donc appropriés dès le début la question de l�€™éducation. Elle a été traitée théoriquement de manière riche et diverse. Quant à la mise en pratique, elle est beaucoup plus limitée. Paul Robin a montré une voie intéressante avec son orphelinat. Mais il est apparu de manière criante que les anarchistes avaient besoin d�€™être totalement indépendants de l�€™�‰tat pour mettre en �“uvre sur le long terme leurs projets pédagogiques. Cela nécessitait également de bons pédagogues et une organisation rigoureuse. Sébastien Faure allait apporter tout cela.