12/06/2010 - CR 6 jours d'Antibes

Le contexte

Je vais en juin aux 6 jours d'Antibes pour me préparer au déca-Ironman de Monterrey en novembre. Je ne suis pas un débutant en ultra mais j'ai besoin de savoir comment gérer plusieurs (au delà de 3 ou 4) jours d'effort continu.

Le parcours
1295 mètres de bonheur. Attention aux cailloux!

L'épreuve consiste donc à tourner autant de fois que possible sur un circuit de 1295 mètres, pendant 144 heures. On peut s'arrêter, manger, dormir, se baigner, le gagnant est celui qui a fait le plus de tours. Je pars avec un objectif en tête de 700km à 800km, j'ai bien préparé mes bagages , j'ai une semaine entière à consacrer à l'une de mes passions, la course à pied. Je mesure le privilège dont je jouis, tout le monde n'a pas la chance de pouvoir vivre ses rêves aussi directement.

Le bonheur, c'est simple comme un sourire

Pendant la descente en train de Paris sur Antibes, je termine la lecture d'un livre de Noël Tamini et déguste à grand bruit des radis (bios!) dans mon siège de 1ère classe. Les mystère de la tarification SNCF sont impénétrables, pour 45€ je voyage de Paris à Antibes en mode grand confort. Je voyage seul.

BP
Leur slogan « plus performant moins polluant ». À l'heure où leur plate-forme de forage dévastée noircit les eaux du Golfe du Mexique, ils auraient mieux fait de se taire.

Le contrôleur vérifie les billets. J'ai beau dire, j'ai beau faire, impossible de lui arracher un sourire. J'ai horreur des gens qui ne sourient pas. Je sais d'expérience que lorsque je croise un coureur à l'entraînement et qu'il ne me rend pas mon jovial « bonjour! » je deviens grognon et j'ai envie d'accélérer un peu, de lui mettre une mine, histoire de lui faire comprendre qui est le patron. Regardez les randonneurs en montagne, ils se disent « bonjour! ». Et moi-même, lorsque je suis en vadrouille dans les bois et que je croise quelqu'un, je manque rarement l'occasion de marquer une discrète marque, sinon de sympathie, au moins de cordialité. Mais le monsieur à la casquette refuse de se dérider, fidèle à la caricature peu flatteuse de sa profession, il poinçonne, nous assène un regard austère et un ton glacial. Quel gâchis. J'imagine qu'on ne peut pas exiger un sourire, et après tout, il est resté courtois, tout à fait dans la bonne norme sociale. Mais enfin, une personne qui arpente tous les jours des trains de plusieurs centaines de personnes devrait être quelqu'un d'ouvert, qui aime le contact, la découverte de l'autre, non? Au lieu de ça j'ai en face de moi un exemplaire sinistre, un concentré d'autorité de calibre réduit qui se contente de vérifier. Sans plus. Contrôleur, pourquoi m'as-tu volé mon sourire?

Antibes, Juan les pins

Dans les rues d'Antibes
La veille, je me ballade en ville. Pépère.
Chaussures
Ma paire de chaussures principale, et tous les plans B, C, D, et plus si affinités. Mieux vaut avoir plus d'un tour dans son sac.

Arrivé à Antibes, changement de décor. Il fait beau. Je plante ma tente. Je vais faire quelques courses. J'en oublie la moitié. Je décide d'aller me baigner. Au bout de 30 mètres, un truc me gratte le brat droit. Une méduse? Non, pas possible, pas à cette époque... Je continue de nager. Je suis bien, il fait beau, l'eau est à peine froide, je pourrais aussi bien nager jusqu'en Tunisie. Et puis tout à coup AÏE je prends une grosse décharge dans le bras gauche, pas de doute, c'est une méduse, une vraie.

Marina
J'aime flâner à regarder les bateaux, c'est moins bien que de naviguer mais ce n'est pas non plus désagréable.

Je reviens tout doucement sur la plage, déçu par mon plaisir gâché, avec trois belles rayures sur le bras gauche. Direction la pharmacie pour trouver une crème apaisante.

Resto du soir
Restaurant le samedi soir. Marc, malheureux, saupoudre son pain de poivre (allez Marc, avoue!) dans l'attente désespérée de son plat fantôme.
Petits pots
Je dévalise le rayon de petits pots pour bébés.

La soirée s'achève dans un petit restaurant sur le front de mer dont les tarifs n'ont rien à envier à ceux de la place parisienne. Le temps de service non plus, n'est pas à la baisse. Ça nous laisse le temps de discuter confortablement, je suis en compagnie - entre autres - d' Alain Gestin baroudeur s'il en est. Son catalogue de courses est alléchant.

Taxi vélo
Le vélo de l'organisateur Gérard Cain. Vintage. Le vélo bien sûr.
Le QG
Ma tente, au seul moment où elle fut à peu près rangée.

Après une bonne nuit de sommeil, je retourne en ville acheter les derniers éléments qui manquent, je récupère mon dossard, et prend rencard avec mon ami fanfaron Tonverre, avec qui je jouais à la Voiture 4. Un bon repas du midi en dehors de la course, à l'écart des autres coureurs. Je rate le briefing mais tant pis, au moins je me détends, je suis à l'aise, sans grosse pression.

Somnifère
Pour les endormissements difficiles, encore plus puissant que n'importe quel médicament, j'ai opté pour The Art Of Computer Programming, de Knuth, 2ième tome. L'arme absolue. Je n'en ai pas eu besoin.
La dose du jour
Chaque jour j'avais prévu un melon, un petit sachet de gourmandises et quelques pots pour bébé. Sous des airs de grand bricoleur, je sais parfois m'organiser.

Finalement je me mets en tenue et... c'est le départ.

Repas d'avant course, tome 1
Une bonne vieille salade, miam miam.
Repas d'avant course, tome 2
Rien ne peut battre un banana split.

Le plan secret

Oui, j'avais un plan secret. J'ai même hésité à le publier pendant la course (au 4ème ou 5ème jour) par l'intermédiaire de mon épouse Valérie mais j'y ai renoncé, par superstition.

En gros, tout m'est venu à la lecture de Slow Burn, le bouquin de Stu Mittleman, qui détient, sauf erreur de ma part, le record du monde du 1000 miles. Il est dit au début de ce livre - dans la préface je crois - que Stu, lors de son record sur 1000 miles (plus de 1600km donc) avait plus frais le dernier jour que le premier. Oui, vous avez bien lu, il avait l'air en meilleur état à l'arrivée qu'au départ, avec un record du monde à la clé. Comment est-ce possible? En tous cas ça m'a intrigué, et sans toutefois m'imaginer que 6 jours de course non-stop allaient me reposer, j'ai voulu moi aussi comprendre comment on peut atteindre ce type de résultat.

Il décrit dans son livre deux de ses participations aux 6 jours de la Rochelle. La première est un échec. Il s'inscrit un peu au dernier moment suite à l'annulation d'une autre course, et prend le départ le couteau entre les dents, décidé à courir le plus loin possible. Lorsqu'il sera cuit, il dormira un peu, juste de quoi repartir, et ainsi de suite. En fait, son plan, c'est qu'il n'a pas de plan, il compte sur sa carrure de champion sur 100 miles pour faire le reste. Le gros hic c'est qu'au bout de 36 heures environ, ça coince dur. Il se retrouve à errer sur la piste, n'engrangeant plus aucun tour efficace. Au bout de quelques heures un expert avisé lui demande d'observer les autres coureurs. Que font-ils? En quoi sont-ils différents? Et la leçon tombe: chacun a son propre mode de fonctionnement, et la course de 6 jours se résume plus à un affontement des stratégies, des habitudes, des routines des coureurs, qu'à un simple jeu du qui est le plus fort. Il finit par se ressaisir en adoptant un rythme 5 heures de course / 1 heure de marche, et se classe honorablement. La deuxième participation aux 6 jours qu'il décrit est une plus franche réussite. Entraîné cette fois par Maffetone, il applique un schéma où il marche une heure, court une heure, marche une heure, court une heure, marche une heure. Et ce quatre fois par jour. Il est très sceptique mais applique ce plan quand même. Comme il effectue la première heure en marchant, il est la risée du public, se fait siffler (à l'époque en plus, être Américain n'était pas systématiquement un « plus » pour remonter dans l'estime des français) mais il s'en tient au plan. Au 3ème et 4ème jour il finit par remonter dans le classement. Et le dernier jour, sans toutefois gagner la course, il finit à quelques encablures de Jean-Gilles Boussiquet.

Alors voilà, tout ça m'a intrigué. À défaut d'avoir totalement confiance dans les propos de Mittleman, j'ai décidé que ce type de stratégie restait ma meilleure carte à jouer. J'ai imaginé des cycles de 3 heures avec 1 heure de marche et 2 heures de course. 2 heures de course c'est un bon gros footing du dimanche matin, tout le monde aime courir 2 heures le dimanche matin, n'est-ce-pas? Donc voilà le plan, brut de fonderie.

  • 04h00 - 05h00 : marche
  • 05h00 - 07h00 : course
  • 07h00 - 08h00 : marche
  • 08h00 - 10h00 : course
  • 10h00 - 11h00 : marche
  • 11h00 - 13h00 : course
  • 13h00 - 14h00 : marche
  • 14h00 - 16h00 : course
  • 16h00 - 17h00 : marche
  • 17h00 - 19h00 : course
  • 19h00 - 20h00 : marche
  • 20h00 - 22h00 : course
  • 22h00 - 23h00 : marche
  • 23h00 - 01h00 : course
  • 01h00 - 02h00 : marche
  • 02h00 - 04h00 : repos
Tableau d'affichage
Le tableau d'affichage, encore vierge, avant le départ.

Et tant qu'à faire, j'ai organisé toute ma journée, en mode « les Bidochons en vacances », et ça donne ceci:

  • 04h00 - 05h00 : réveil! Mise en route, idéalement, à 4h15, poser le premier pied sur la piste, à l'attaque. Je marche le temps de bien me réveiller.
  • 05h00 - 07h00 : le petit footing du matin, avec le lever du soleil au milieu. Très agréable celui-ci, j'y chiffre un bon kilométrage (16 bornes mini).
  • 07h00 - 08h00 : marche, avec le petit déjeuner au milieu. Une bonne occasion de s'asseoir à table avec les copains, prendre un grand café, se bourrer de tartines avec 2 épaisseurs de beurre.
  • 08h00 - 10h00 : le deuxième footing du matin. Couplé au premier, ces deux 1ères sorties sont ce que j'appelle mes deux coups de boutoir matinaux. À cause d'eux certains coureurs ont parfois pensé que « j'attaquais » le matin. Non, je respectais mon plan, c'est tout.
  • 10h00 - 11h00 : marche, et dégustation de melon. Le rituel consistait donc à découper un melon en 8, mettre les quartiers dans une assiette en plastique et croquer les morceaux avec un plaisir non dissimulé, tout en marchant d'un bon pas le long du parcours.
  • 11h00 - 13h00 : un footing de deux heures, encore un. Celui-là devient plus difficile, j'avoue que parfois j'ai fait une petite pause pour manger un morceau.
  • 13h00 - 14h00 : marche, avec comme objectif de faire le plein de victuailles diverses, le but étant de s'astreindre à bien piller le ravitaillement.
  • 14h00 - 16h00 : course, écourtée par une bonne douche revigorante. Cet ultime footing clos en effet le premier cycle de 12 heures, et nous amène à 4 heures de l'après-midi, l'heure de départ donc. La douche est placée ici car c'est une heure chaude de la journée, et ça permet aussi de prendre le départ des 24h suivantes en étant tout beau tout propre.
  • 16h00 - 17h00 : marche. Et donc, au départ de la course, comme Mittleman lors de ses 6 jours à La Rochelle, j'ai marché. C'est le bon moment pour faire le point sur le classement et le kilométrage réalisé.
  • 17h00 - 19h00 : course. C'est pour ça qu'il fallait prendre une bonne douche et marcher l'heure d'avant, car la journée est loin d'être finie!
  • 19h00 - 20h00 : marche, repas du soir, penser à téléphoner à Valérie.
  • 20h00 - 22h00 : course. En général, cette tranche est difficile, elle s'accompagne de la tombée de la nuit.
  • 22h00 - 23h00 : marche.
  • 23h00 - 01h00 : course. Pour être très honnête, j'ai très rarement réussi à courir intégralement cette portion. C'était très dur, après presque 20 heures sur le pont, de trouver l'énergie pour relancer.
  • 01h00 - 02h00 : marche (si j'ai la pêche, sinon au dodo direct)
  • 02h00 - 04h00 : dodo sous la tente

Voilà, c'était ça mon plan. Pas très compliqué à retenir, même pas besoin d'un papier, ça se retrouve de tête en retenant que le temps t0 est à 16h00 et que le schéma c'est toujours 1h marche / 2h course avec le réveil réglé sur 4 heures du matin.

Vous remarquerez aussi qu'il n'y a pas de kilométrage prévu. En vérité dans mon plan initial j'avais inscrit des distances mais sitôt le départ donné, je n'y ai plus fait attention et n'ai même pas pris le temps de sortir mon papier. Inutile. De toutes façons en marchant et en courant dans les mêmes proportions chaque jour, on est à peu près certain d'arriver au même résultat...

6 montres
Petit détail qui tue, Valérie m'avait offert 6 montres pour mon anniversaire. J'en ai porté une différente chaque jour.

Pour conclure sur l'esprit de ce plan, pensez aussi à Flaubert qui disait « Soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d’être violent et original dans vos oeuvres. » En gros j'ai misé sur une organisation façon village de vacances, cool, relax, tout à fait compatible avec le cadre d'Antibes, pour frapper plus fort niveau course. Le choix de dormir la nuit, par exemple, entre 2h et 4h du matin, est délibéré car ça correspond aux heures où l'organisme est en veille. Certes la température extérieure est idéale mais si le corps n'est pas prêt, inutile de tenter l'aventure. Je préfère affronter le soleil de 14h00 avec tous mes moyens que de me battre sans forces contre la nuit.

La tactique de course

Certes j'avais une stratégie (le plan!) mais au niveau tactique, je suis resté léger. Tout au plus je me suis inquiété, sur la fin, de protéger ma 3ème place et/ou de voir si gratter la 2ème était dans mes cordes.

Tout le monde en maillot!
Dès le départ, j'ai opté pour une tenue légère.

Mais dans l'ensemble, j'ai surtout vu plein de coureurs se crêper le chignon à vouloir se dépasser les uns les autres. Moi j'arrivais, tranquille, et pof, footing de deux heures. Ça n'a l'air de rien, mais deux heures, sur la fin de course, ça envoie bien. Scénario typique: un coureur est derrière moi, il m'a en ligne de mire. Il me voit marcher. Se dit, le gars Mauduit, l'est pas vaillant, l'est cuit. Il me reprend des tours. Je ne bronche pas. Il est presque à ma hauteur, voire même devant. Là, il est 8h00 du matin. Alors j'embraye. Je cours. Il m'accroche. Je cours une heure. Une heure et quart. Je ne marche plus. Il décroche. J'en remets 45 minutes. Là j'ai bien pris de l'avance. Et puis je marche, placide. Pour moi c'est facile de tenir les deux heures car je sais qu'il n'y en a que deux. Pour l'autre c'est plus délicat, il ne peut pas trop savoir combien de temps je vais courir. À part s'il observe ma façon de fonctionner, ou si son assistance le fait. Mais personne ne s'en est donné la peine. Donc chaque fois que j'ai eu à gérer ma position dans le classement, j'ai été aux commandes, non pas piloté par les autres concurrents, mais bel et bien appuyé par mon plan (simple, mais efficace) dont je savais que, respecté au pied de la lettre, il pouvait m'envoyer très loin.

À chaque fois que j'ai eu un passage difficile, je m'en suis tenu au plan, le fait qu'il soit là était rassurant. Suis ton plan, tu iras loin. Cette position a été confortée par Paulo et Mmi et en cela je leur suis très reconnaissant, leur aide, leur confiance, m'a été très précieuse.

L'erreur à ne pas faire (surtout!) c'est de tenter de courir une partie marchée pour rattraper le temps perdu. En respectant mon plan scrupuleusement et en courant à 8km/h, en marchant à 5km/h, en enchaînant ainsi les semi-marathons en 3h, on peut taquiner les 900km.

La marche

J'aurais du davantage travailler la marche à l'entraînement. Comme 95% des participants coureurs j'ai négligé cet aspect. Au 6ème jour marcher me faisait horriblement mal aux jambes alors que courir était devenu naturel, le seul problème de la course étant que ça tire un peu trop sur le coeur et que ça esquinte les pieds à cause des chocs.

Vive les vacances
La thalasso la moins chère de la côte, ces 6 jours d'Antibes, c'est moi qui vous le dit.

Ceci dit, en cours de route, j'ai eu une idée qu'elle est bonne. Car en effet de nombreux marcheurs étaient inscrits à cette épreuve, et comme je marchais souvent j'ai eu l'occasion de sympathiser - dès le début de la course - avec certains d'entre eux pendant que la tête de course s'entretuait à l'avant. Or donc j'ai longuement discuté avec Jacqueline. 40 ans de marche athlétique en compétition, des records sur 5000 mètres, une grande dame de la marche. Et tant qu'à faire, ayant appris qu'elle était entraîneuse, je lui ai proposé de me dispenser une formation accélérée.

Le résultat a été mitigé car je m'y suis pris un peu tard et le balancement des bras a été très vite problématique à cause des frottements sous les aisselles, mais clairement, la prochaine fois que je reviens sur un 6 jours, je serai mieux armé.

Le plaisir

Au 3ème jour (enfin, je crois que c'était le 3ème) j'ai commencé à remonter dans le classement. Sans rentrer dans le jeu de la petite guerre à la place, je commence à me dire qu'il serait de bon ton de ne pas gâcher une chance de faire une excellente course et, qui sait, de monter sur le podium? Or donc je passe en mode un peu plus sérieux, j'essaye d'être dans ma course. Auparavant il m'arrivait parfois d'arrêter de courir pour pouvoir discuter avec untel, de flâner (oh, un peu, rien qu'un peu) à un ravitaillement le temps d'une bonne blague.

Ça court
Passage devant les campings cars. Je suis déjà passé par là.

Je décide de mettre un terme à tout ça.

Mauvaise pioche. J'en prends conscience le soir. Je suis incapable de courir à 23h00, je suis lessivé, rincé. J'erre comme un zombie sur la piste, je boucle des tours en plus de 20 minutes (moins de 4km/h). Je reste en piste car je ne suis pas là pour enfiler des perles, mais ça reste très dur et surtout pas productif. Le lendemain je décide d'arrêter de me priver de mes petits plaisirs quotidiens. Je recommence à taquiner les copains, à prendre le bon petit déjeûner assis, à profiter de l'ambiance, de l'instant présent. Bref, je joue la carte bien-être et serennité plutôt que lutte archarnée contre le chrono et les adversaires.

La bavette
On n'est pas des bêtes, on a bien le droit de discuter un peu.

Et ça paye. Le soir j'arrive à nouveau à faire une tranche 23h00 - 01h00 qui ressemble à quelque chose, au final, le kilométrage est meilleur.

La leçon que j'en ai retenue c'est que pour faire du multi-jours je ne peux pas - certains, peut-être, mais pas moi - être systématiquement dans le dur. Il me faut des moments où je me ressource, des moments de plaisir, de franche camaraderie. Lorsque Gilbert promène son chien affublé d'un bob (Gilbert, pas le chien) il ne perd pas son temps. Fred avec son look de jeune premier, Phil et son sourire bonhomme, Marc toujours prêt à tailler une bavette, tous font partie d'un décor propice à la performance. Et lorsqu'on me souhaite un joyeux anniversaire en pleine course - je suis né le 9 juin, c'était le 3ème jour de course - c'est important, et ça me touche. Et j'insiste, mon heure marchée du début de course m'a beaucoup servi, non seulement parce qu'il m'a mis dans le bon rythme, mais aussi parce qu'il m'a permi de connaître tout un tas de gens au milieu voire en queue de peloton, que je n'aurais jamais connus sinon. Le fait de s'arrêter de courir pour discuter avec quelqu'un qui marche n'est pas nécessairement du temps perdu. Cette même personne sera là plus tard pour vous soutenir, et réciproquement. À la fin de la course, je ne pouvais pas courir 400 mètres sans croiser une tête connue, avec à la clé un encouragement, un sourire.

Ce sourire que le contrôleur SNCF m'avait volé à l'aller.

Ce sourire que tous les autres coureurs m'ont rendu, ce sourire qui illuminait mon visage à la lecture des messages d'encouragement qui nous étaient remis sur papier le matin. C'est ça qui m'a poussé jusqu'au bout.

Merci à tous.

Merci à Valérie, à Paulo, à Gégé, à Gilbert, Phil, Fred, Neo, Florence, aux Mouettes, à Daniel, Maryse, Jeannick, Jacqueline, Philippe, Marianne, Jean-Claude, Stéphane, Greg, Peter, au Bagnard, à Coureursolitaires, Sam, Craie, Runstephane, UPDA, Jamel, Maïpi, Mamine, Guy, Bottle, Oslo, Boo, Shadock, Mireille G., Olivier91, L'Blueb, Agnès, Embrumman, au Sanglier, à Romain, Bikoon, Éminence, Hikaru, Judith, Pêt, Björn, Stephane33, Aude, Winnie, Nicolas, Kandahar, Dominique, José, Did, Gilles, Runningbinez, Runner14, Laurent, Vite-fait, Bernd, Mica, Chicot, Yorcire, Logan, Cyril, Vivien, François de Les Bauges, Manu, Frédéric, Festy, Gia, Mr Menguy, Hémérodrome, Mohammed, Saïd, Yves, Tonverre, Mac Manu, Mireille M., Anne, Cloclo, Bipedy, Miro, Willy, à tous les bénévoles de l'organisation et à tous ceux que j'ai oublié, et qui j'espère me le pardonneront.

L'alimentation

On va faire simple: j'ai mangé comme un ogre. Aucune boisson énergétique, pas de poudre, rien. Ma seule originalité, les petits pots pour bébé, mes préférés sur ces 6 jours ayant été ceux à la carotte et à la courgette. Pour le reste j'ai dévalisé le ravitaillement de l'organisation, qui était fourni en tout ce dont on peut imaginer avoir besoin sur une telle épreuve. Petits gâteaux, cacahuètes, chips, saucisson, banane, eau plate, eau gazeuse, coca, tout y était.

De retour à Argenteuil, je me suis pesé, j'ai perdu environ 1kg. Pas énorme sur 6 jours d'effort...

Le sommeil

Dans le dur
Alors, facile ou pas facile un 6 jours? Essayez, vous verrez.

Ma hantise c'était de ne pas pouvoir fermer les yeux à cause de l'excitation. De ce côté là, pas trop de soucis. En revanche, j'ai découvert qu'après des journées à 130km, une fois allongé, au bout d'1/2 heure, j'étais saisi de violentes douleurs aux jambes. Ça partait au bout d'1/2 heure, ou plutôt, ça retombait en dessous du seuil qui me permettait de dormir.

Au final, la nuit « typique » consistait à me diriger vers ma tente vers 1h15. À 1h30 j'étais allongé, calme, mais souvent avec des sueurs froides, pas très à l'aise. À 2h00 j'étais réveillé par mes jambes. Entre 2h00 et 2h30 j'essayais vaguement de trouver une position antalgique, en vain. Vers 2h30 je m'endormais enfin. Réveil à 4h00, et c'est reparti.

Je ne peux pas dire que je garde un bon souvenir de ces nuits, le plus dur étant d'avoir à gérer de la logistique de bas niveau, du type choisir des chaussettes pour le lendemain, compter ces dernières pour évaluer le nombre disponible et savoir si oui ou non ça vaut le coup d'aller en rincer sous la douche, vérifier 3 fois que le réveil était bien sur « on ». Bref, pour ce qui est de la nuit et du sommeil, un peu d'assistance extérieure peut ne pas nuire.

Gaz hilarant

Il plane sur le campus une ambiance électrique. Lorsque vendredi ma petite soeur Florence me rejoint, je suis en train de rigoler avec Marc, nous sommes comme deux collégiens qui se bidonnent sans véritable raison. Je ne sais pas trop pourquoi je ris. Est-ce l'arrivée des 48h, tous beaux tous propres le jeudi après-midi et déjà en vrac au vendredi, qui nous a fait disjoncter? On vous avait prévenu les copains, le sentier des poilus est impitoyable pour les pieds des novices! Quelle idée bizarre aussi de prendre le départ avec des chaussures propres et colorées, alors que tous les participants du 6 jours tournaient avec le même modèle : marque inconnue, couleur gris poussière.

Et ce coureur qui hésite, avec le médecin de la course, à refaire ses pansements sur les pieds. Mais il ne reste que 36h... Oh oui vous avez raison pour seulement 36h ça vaut peut-être pas le coup de tout refaire.

Je ne suis pas certain d'avoir tout le temps eu toute ma tête. Je me suis retrouvé, une nuit, à envisager d'aller tourner sur l'autre circuit. Le circuit de secours. Je ne sais pas où je serais allé si j'étais passé à l'acte. En ville peut-être...

Ça pulse
Avis de grand vent sur la plage. Des vagues superbes, on se croirait au bord de l'Atlantique.

Et puis j'ai des grandes poussées euphoriques, lors du coup de vent qui a tant fait transpirer l'organisation (la course a failli être annulée!) je suis tout simplement à l'aise, comme un poisson dans l'eau, je goûte le plaisir du vent qui glisse sur mon corps, je m'arrête même pour filmer la mer et les vagues qui arrivent du large, puissantes, et s'écrasent contre les rochers. Je me plaît à penser que je suis mû par la même énergie, je m'imagine être la lame de fond qui abat les kilomètres, lentement, mais sûrement. J'ai du vivre certains des plus beaux moments de ma vie, c'était dantesque, plus de temps, plus d'espace, juste moi, ma foulée, le vent, et la piste.

La dernière nuit

C'est bien beau de s'en tenir au plan, de ne pas regarder les autres, de ne vérifier son kilométrage que toutes les 6 ou 12 heures, mais à un moment, tout de même, il s'agit de s'inquiéter de ne pas bêtement perdre une place, occupé qu'on est à bailler de béatitude devant le front de mer.

Or donc vendredi soir, à moins de 24h de la fin, je suis en 3ème position. Le 4ème est suffisamment loin, manifestement il fonctionne pas mal à la relance, et ma façon de tourner lui permet mal d'exprimer son potentiel. Ou peut-être je vais trop vite. Ou peut-être il en a marre. Peu importe, il est derrière, il ne reviendra pas.

En revanche, devant, sait-on jamais, si ça faiblit... Et puis, je sens que je peux accrocher le 800. Mais je ne veux pas devoir cravacher toute la journée de demain pour faire, par exemple 80 bornes en 12 heures. Il s'agit donc - rappelez-vous le plan, le réveil sonne à 04h00 - d'abattre suffisamment de kilomètres avant de me coucher. Et de ne me coucher pas trop tard.

Mais je suis cuit. Mort, cuit, foutu. Je viens de manger, il est 21h00, et j'ai chaud, j'ai trop chaud. Je transpire des grosses gouttes, j'ai l'impression d'avoir de la fièvre, je n'avance plus, je n'arrive pas à m'alimenter, c'est la Beresina. Bon sang, je ne vais pas capoter maintenant? Je me rappelle qu'il y a deux jours j'ai tout de même été immobilisé une heure à l'infirmerie suite à un saignement de nez. Je sais que ça ne passera pas en force. Et le chrono qui tourne, et moi qui n'avance pas, mon temps sommeil qui se rétrécit à vue d'oeil.

Je m'installe à côté de ma tente et demande à une amie de me réveiller dans 1/4 d'heure. Tant pis, j'investi dans du micro sommeil, ça m'a réussit à Lenshan, pourquoi pas ici? Au minimum ça fera refroidir la marmitte, car je suis chaud bouillant.

Et c'est reparti. Reparti pour le plus long footing de ma vie. Car entre temps l'affichage du kilométrage des coureurs est tombé en panne. Donc je ne sais pas où j'en suis. Je sais que j'ai trop marché, que j'ai passé 15 minutes à l'arrêt, que je suis très vraisemblablement en retard pour le 800 bornes, mais c'est tout. Alors pour une fois, une seule fois dans la semaine, j'ai oublié le plan, et au lieu de marcher j'ai couru. J'ai couru, couru, couru, couru, jusqu'à ce que ce soit l'heure d'aller me coucher. J'ai couru en serrant les dents, en me disant « ce coup-ci Christian, tu lâches rien! ». Ça a duré environ 3 heures. 3 heures c'est ridicule comparé à 6 jours. Mais essayez, pour voir, de tenir 3 heures à l'arrache en courant.

Peu après 1h00 du matin, l'affichage donnait 736km. Mission accomplie. Alors là, je suis allé me coucher.

La course était finie. Je savais que le lendemain, il me suffisait de faire un très banal 70km pour dépasser les 800km.

J'étais calme, détendu. Comme quelqu'un qui vient de terminer une bonne journée de boulot, et qui, enfin, rentre chez lui, fatigué, mais le coeur léger.

Le plus beau footing de ma vie

Dernier tour
Pour la fin, j'ai sorti le chapeau de Mr Shadock, qui est fort à propos, ma foi.

Le plus beau footing de ma vie? C'est celui que j'ai entamé avec Marc en ce samedi, sur le coup de 11h00 du matin. Un footing qui allait me propulser tout près des 800km. Fort de la bonne nuit de labeur de la veille, je peux m'offrir 2h de footing léger (tout le monde aime faire un bon footing de deux heures!) au soleil.

3ème
Je suis sur la meilleure marche du podium, celle dont il est le plus facile de descendre. Les autres sont trop hautes.

Alors qu'Olivier Chaigne et Christian Fatton se bagarrent comme des chiffonniers à l'avant, je me ballade à l'arrière, je profite de l'instant présent. Incroyable. Je vais être sur le podium. Je suis heureux.

+812km
Mes Saucony Echelon auront donc bien rempli leur office. 812km de plus au compteur (elles avoisinent donc les 900) et elles n'ont pas pris une ride.

Mais, me direz-vous, c'est quoi cette attitude de rigolo? Ne serait-il pas plus judicieux de forcer un peu, non? Rien n'est moins sûr. J'ai essayé, pour voir, de forcer un peu l'allure. Oh, juste un peu. J'ai assez vite compris. Le sentier des poilus, en plein soleil, est impitoyable. Certes, une montée en régime peut passer. Mais elle peut aussi se terminer par un bon vieux malaise. Après 140 heures de course, on n'est plus tout à fait dans son état normal. À l'occasion d'un micro sprint pour épater les copains, je me retrouve ainsi avec la tête qui tourne, et le palpitant qui ne descend pas, qui reste au taquet. Il y a un temps pour jouer, et un temps pour assurer.

+2 pointures
Quand on vous dit qu'il faut prendre les chaussures de courses 2 pointures au-dessus, vous comprenez pourquoi? Bon, c'est clair tout ça n'est pas très normal, mais mes pieds gonflent toujours un peu (!) après la course. Il a les chevilles qui enflent le p'tit Christian! (rassurez-vous, au moment où j'écris ces lignes, tout est rentré dans l'ordre)

Alors j'ai terminé ma course comme je l'avais commencée, à un rythme de sénateur, et c'est très bien comme ça. La boucle est bouclée. En 812km.

Quelques chiffres

Je me rappelle avoir été 30ème au niveau du marathon, et avoir passé le 100km en 15h. Pour le reste, voir le tableau ci-dessous, reconstitué d'après les données enregistrées par Valérie:

  +------+------------+--------------------+-----------------+
  | jour | classement | distance partielle | distance totale |
  +------+------------+--------------------+-----------------+
  |    1 |          9 |                157 |             157 |
  |    2 |          6 |                136 |             293 |
  |    3 |          4 |                129 |             422 |
  |    4 |          3 |                131 |             553 |
  |    5 |          3 |                129 |             682 |
  |    6 |          3 |                130 |             812 |
  +------+------------+--------------------+-----------------+
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Mis à jour le lundi 21 juin 2010.