L'allaitement d'Adèle

J'ai allaité Adèle un peu moins de trois mois. En fait, jusqu'à la fin de mon congé maternité.

Pourquoi allaiter ? Je me souviens de la préparation à l'accouchement. Les autres futures mères parlaient de la proximité mère-enfant, des bienfaits du lait maternel... Je me sentais assez décalée. Moi je voulais allaiter parce que "les seins sont faits pour ça". Simplement pour ne pas aller à l'encontre d'une évidence naturelle, mais sans désir d'insister en cas de problème (que je n'imaginais pas), sans espoir d'un lien particulier...

Heureusement que j'ai fait cette préparation. J'y ai appris entre autres :

  • qu'il faut aussi persévérer pour réussir à allaiter,
  • qu'il faut trouver les bons interlocuteurs car certains sont prêts à tout pour vous faire arrêter l'allaitement,
  • que l'allaitement apporterait d'autres choses que de la nourriture à mon bébé,
  • que j'aurais sans doute besoin du soutien du papa !

Je suis donc arrivée "préparée" à l'accouchement. Et Christian aussi. Il connaissait les bases d'un bon démarrage de l'allaitement : avoir le bébé contre soi rapidement, avoir confiance dans le bébé, dans la capacité de mes seins à produire du bon lait, refuser les biberons de complément... et pour le Papa, affirmer haut et fort ce souhait d'allaitement si les professionnels autour de l'accouchement allaient à l'encontre de ces principes.

Adèle est née plutôt facilement. Le conseil que m'a donné la sage-femme fut judicieux : garder Adèle avec moi la nuit si je voulais être certaine qu'aucun complément ne lui serait donné sans mon accord. Certains professionnels trouvent toujours une bonne raison pour ne pas réveiller la maman qui dort la nuit alors que son bébé a faim...

Pour planter le décor de notre première nuit à deux, il faut donc savoir que je me suis retrouvée peu avant minuit dans la chambre face à l'ascenseur et que je n'avais pas de montre. L'ascenseur frottait à la paroi, j'ai entendu tous les trajets, heureusement peu nombreux cette nuit-là. Christian est parti se coucher. L'infirmière m'a annoncé qu'à Argenteuil on faisait systématiquement des dextros toutes les deux heures pendant les premières heures de vie. C'est pour voir comment l'enfant assimile sa nourriture. Le protocole ? Simple : vous mettez votre enfant au sein, le temps qu'il faut. Puis, interdiction de lui donner un autre repas jusqu'à la piqûre, dans deux heures. Et on répète cette procédure plusieurs fois.

Franchement, la piqûre, ce n'est rien. Adèle n'a pas eu l'air d'en souffrir. Mais l'attente ! J'avais dans mes bras un nourrisson qui hurlait, qui cherchait désespérément mon sein (et elle s'y prenait bien, la bougresse, elle savait où aller !) et moi je le lui interdisais. Et l'heure qui n'avançait pas ! J'ai cru que j'allais vraiment craquer quand la piqûre est enfin arrivée. Et puis, rebelote.

Et après ? C'était en pleine nuit, j'avais les seins douloureux. Adèle s'est agrippée à mon sein, elle têtait avidement mais en revoulait toujours. J'étais seule et j'ai eu de plus en plus mal. Je ne sais plus si c'est la première ou la deuxième nuit qu'il m'a fallu appeler l'infirmière. Que faire avec un bébé qui pleure tout le temps, qui est bien sur mon sein mais moi j'ai trop mal ? Cette infirmière avait réponse à tout :

  • Elle a faim et vous n'avez pas de lait, il faut lui donner un biberon de complément.
  • Elle a un très fort besoin de succion, il faut que son papa lui achète une tétine.

Bon super, Christian connaissait son rôle de soutien dans cette situation. Sauf que là il dormait, tout comme la sage-femme de ma préparation à l'accouchement, les bénévoles de la Leche League... Et puis, c'était sans doute vrai ? Adèle avait faim, besoin de téter, j'en étais certaine. Vite, actionner le plan B : Isabelle, ma sage-femme, nous avait dit quelque chose que j'encourage toutes les mamans à retenir :

<< Vous recevrez beaucoup de conseils de professionnels et parfois certains vous paraîtront incohérents. Tout n'est pas figé et il reste des sujets sur lesquels les professionnels ne sont pas d'accord. Dans ce cas, prenez ce qui vous plait et laissez de côté ce qui vous déplait. >>

J'ai donc insisté, fait ma tête de mule et demandé à voir l'autre infirmière de nuit. Je ne pouvais pas attendre le lendemain seule.

Il lui a fallu me rassurer, trouver une solution. Pas facile. Finallement, elle m'a convaincue pour la seringue de complément. Elle m'a montré que ça ne coulerait pas dans la bouche d'Adèle. Et c'est vrai que ça a soulagé ma chérie-bichette. Ensuite, nous avons poussé le lit contre un mur et j'ai dormi avec Adèle contre moi. Pas toujours facile, car Adèle a quand même réclamé mon sein vite et que j'avais mal !

Bon le lendemain, j'ai vu la puéricultrice qui m'a aussi aidée. Après la nuit la plus longue de ma vie ! Deux opérations :

  • Repositionnement d'Adèle sur mon sein. Il fallait lui en engouffrer bien plus dans la bouche. J'ai vu sa petite tête perdue dans mon énorme sein, mais en effet, elle a réussi à tirer quelque chose. Sans s'étouffer !
  • Réparation des crevasses avec des compresses recouvertes de vaseline. Etaler simplement mon lait sur le bout du sein ne me suffisait pas.

Enfin, nous voilà parties pour l'allaitement ! Sauf que j'ai mal.

  • D'abord aux seins, crevassés. Pour celà, j'essayais de faire téter Adèle plusieurs fois de suite au même sein, pour soulager l'autre. Mais quand c'était trop dur, il fallait bien intervertir !
  • Ensuite dans toutes mes parties intimes : un peu les tranchées (mon utérus qui se remet en place, de préférence quand le bébé tète), mais surtout à cause d'hémorroïdes suite à l'accouchement. Bon, il a fallu du temps pour arranger cela. Avec des crèmes, c'était pire que sans. Et rester détendue pour le bébé quand ça vous fait mal aux fesses, ben c'est pas drôle !
  • Et enfin, j'ai eu la bonne idée de changer de savon en rentrant de la maternité. Il paraît que le gel douche, c'est trop agressif. Alors j'ai pris un autre savon que j'avais. Et j'ai fait un eczéma sur les jambes. Les hémorroïdes disparaissaient et s'étaient les jambes qui me démangeaient atrocement. Comment tenir 20 minutes calme, 15 fois pas jour, dans ces conditions ? Le médecin que j'ai vu m'a proposé une crème incompatible avec l'allaitement ("Vous n'avez qu'à arrêter.") puis s'est finallement replié.

Heureusement, Adèle aimait téter. Elle aimait même trop à mon goût. La faire attendre une heure entre deux tétées ? Pas toujours facile ! Je comptais les tétées, elles étaient nombreuses. Je la portait très haut, sur mon épaule, pour qu'elle ne cherche pas mon sein à longueur de temps. J'avais l'impression d'être un robinet.

Mais en même temps, qu'est-ce que c'était pratique ! Rien à penser quand on sort, du lait toujours tiède et bon. C'était simple, sain, et ça nous convenait. Nous avions aussi des petites briques de lait maternisé, pour le cas improbable où j'aurais dû être éloignée d'elle trop longtemps.

Nous arrivâmes ainsi tranquillement à la fin de mon congé maternité. Se posèrent alors deux questions :

- Saurait-elle boire un biberon ?
- Devais-je arrêter ma lactation ?

Si j'en croyais les magazines - et je les croyais -, c'était simple : avant de mettre Adèle chez l'assistante maternelle, il fallait faire un sevrage progressif. D'abord un biberon par jour, puis plus... pour voir si elle sait téter le biberon, pour trouver le lait qui lui convient, bref pour qu'elle soit prête dès son premier jour de nourrice.

OK, on y va. Un jour, je lui propose un biberon. Et là, c'est là révolte. Elle tend hostensiblement la bouche vers mon sein. Le biberon ? Elle n'en veut pas ! J'abandonne rapidement. Mais comment savoir si elle va pouvoir en boire ? Une superbe stratégie se met en place chez les parents Mauduit : je vais aller à la piscine ! Christian, lui, préparera un biberon et le donnera à son petit trésor. Et au pire, je suis de retour dans une heure.

Conclusion : je me suis sentie toute seulette à la piscine. Mais je me suis détendue. Je n'ai pas osé rentrer trop tôt, j'ai un peu trainé. Et finallement, j'ai débarqué à la maison pour trouver Adèle dans les bras de son papa, un biberon au bec. Ca s'est bien passé !

Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? Comment je la sèvre, comment je stoppe ma lactation ? Je ne sais pas, alors je fais l'autruche. Bref, j'allaite Adèle. Elle commence son adaptation chez la nourrice. A-t-elle bu correctement son premier biberon ? Oui. Et mes seins ? Tendus, je dois exprimer un peu de lait et redouter les taches sur mes chemises.

J'ai repris le travail ainsi. Adèle était allaitée matin et soir. En journée, j'ai dû m'absenter aux toilettes parfois, avec ces énormes ballons de foot durs et dégoulinants. Mais j'ai senti la lactation diminuer. Le premier samedi, Adèle a eu deux tétées. A la troisième, elle m'a fait savoir que je n'avais rien à lui proposer. Nous avons fait un biberon. Et la quatrième fois, elle n'a pas voulu essayer le sein. C'était fini, doucement, sans sevrage.

Et voilà le monde des biberons qui s'ouvrait à nous.

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Mis à jour le jeudi 20 août 2009.