Fragment de réalité américaine

Texte issu du livre "Je croyais que mon père était Dieu", ensemble d'histoires regroupées par Paul Auster.

Un leçon non apprise

J'ai tout perdu. C'est-à-dire, perdu ou détruit. Bijoux. Poupées. Jeux. Tout ce qui me passait par la main, je le mâchais, je le mutilais à le rendre méconnaissable ou je l’expédiais à une mort prématurée. Je mangeais du papier, et j’avalai un jour un livre entier. Mon pauvre petit singe Curious George ne resta pas longtemps curieux dans mes parages. Il fut mangé. Maman et Papa m’appelaient « Catastrophe immédiate » pour les objets inanimés. Et parce que j’étais si brouillonne, ils me plaçaient toujours à table à côté des hôtes qu’ils n’avaient pas l’intention de réinviter.

Un jour, en deuxième année de primaire, comme je rentrais de l’école, ma mère me regarda d’un air surpris lorsque je passais la porte. « Carol, me demanda-t-elle calmement, mais avec une expression troublée, où est ta robe ? » Baissant mes yeux, je vis mes chaussures à boucle en cuir, mes collants blancs déchirés aux genoux, et mon col roulé en coton blanc (mais sale.) Jusqu’à ce que ma mère m’ait fait remarquer que je n’étais pas complètement habillée, je ne m’en étais pas aperçue. J’étais tout aussi étonnée qu’elle, car nous nous rappelions toutes les deux que je portais ma robe chasuble le matin. Ma mère et moi, nous sommes allées à l’école de l’autre côté de la rue, en regardant sur les trottoirs, dans les cours de récréation et dans les couloirs, mais il n’y avait pas la moindre robe chasuble à carreaux en vue.

L’hiver suivant, ma mère et mon père m’achetèrent un manteau en fausse fourrure brune, avec un chapeau assorti. J’adorais mon nouveau manteau et mon chapeau, et porter ce manteau me donnait l’impression d’être une grande fille, parce qu’il n’y avait pas de moufles fixées accrochées aux manches. Ils avaient eu l’intention de m’acheter un manteau avec un capuchon, sachant comment j’étais, mais j’avais supplié et promis de faire attention et de ne pas perdre le chapeau. J’aimais tout spécialement les gros pompons de fourrure au bout de ses cordons.

Un jour, mon père rentra de son travail et me cria de descendre de ma chambre. Il se pencha à ma hauteur pour m’embrasser et me demanda d’essayer mon manteau et mon chapeau neuf et de les lui présenter à la façon d’un mannequin. Je remontai quatre à quatre, excitée à l’idée de jouer les défilés de mode pour mon père. J’enfilai le manteau, mais ne trouvai pas le chapeau. Inquiète, je cherchai sous le lit et dans le placard, mais il n’y était pas. Peut-être ne remarquerait-il pas que je ne le portais pas.

Je redescendis en hâte et, en tourbillonnant comme sur une piste, en prenant des poses et en souriant, je présentai mon nouveau manteau à mon père qui faisait attention à moi et me disait que j’étais jolie. Ensuite il me dit qu’il souhaitait que je porte aussi le chapeau. « Non, Papa, je veux juste te montrer le manteau. Regarde le manteau sur moi ! » répondis-je, et je continuai à faire des pirouettes dans le couloir en espérant éviter le sujet du chapeau manquant. Je savais que ce chapeau, c’était de l’Histoire. Il riait, et je me croyais adorable et aimée parce qu’il jouait et riait avec moi. Nous avons repris une ou deux fois le sujet du chapeau et puis, en plein rire, il m’a giflée. Il m’a giflée, fort, au visage, et je n’ai pas compris pourquoi. Au claquement de sa main sur ma joue, ma mère a crié : « Mike, qu’est-ce que tu fais ! Qu’est-ce que tu fais ? » Elle était si étonnée qu’elle en avait le souffle coupé. La fureur de mon père nous transperçait, elle et moi. Plantée là, la main sur ma joue brûlante, je pleurais. Et alors il a sorti mon nouveau chapeau de la poste de sa veste. Il l’avait trouvé par terre dans la rue et, en me regardant par-dessus ses lunette, il me dit : « Ca t’apprendra peut-être à faire attention et à ne pas perdre tes affaires. »

Je suis adulte à présent, et je perds encore mes affaires. Je ne fais toujours pas attention. Mais ce que mon père m’a appris ce jour-là, ce n’était pas la responsabilité. J’ai appris à ne pas me fier à son rire. Parce que même son rire m’avait fait mal.

Carol Sherman Jones
Covington, Kentucky

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Mis à jour le lundi 17 mai 2010.