La Légende de la Ceinture Verte

(article paru dans UltraFondus, n° 27, une version plus "classique" est aussi disponible)

Une aventure au pays des UFOs, à la quête de l'inaccessible et du toujours plus loin.

Il était une fois un petit UFO, qui voulait découvrir le monde. Après avoir affronté le Grand Raid de la Réunion - un géant de la course à pied, coriace et pas commode pour deux ronds - il se mit en quête d'autres objectifs, n'ayant soif que de kilomètres et de paris insensés.

Or donc serpentait juste à côté un chemin verdoyant, connu sous le nom de Ceinture Verte. L'UFO, impulsif et curieux, décida d'en faire son graal, et s'appréta à affronter, par un long week-end de novembre, le GRP Ceinture Verte Île de France. D'autres coureurs s'étaient attaqués à ce monstre si proche et pourtant méconnu. Ses 250km avaient de quoi motiver les plus sceptiques, et suivant les conseils du grimoire IGN, notre UFO se lança sur les traces de la bête. Prudent, il avait semé des miettes GPS tout au long du parcours, afin de ne pas se perdre dans la nuit.

Il prépara son balluchon et le remplit de coca, de barres chocolatées, de saucisse sèche et de noix de cajou. Il parti seul sur les chemins, à l'heure où le soleil se couche et laissa sans regrets derrière lui les lumières de Saint Quentin en Yvelines. Très vite, il aborda le GRP et fit connaissance avec ce qui devait être pendant de longues heures à la fois son compagnon, son adversaire, et son but. Ce dernier semblait fuir et se cacher. Tantôt il se démasquait et arborait ses peintures de guerre jaune et rouge, tantôt il s'éclipsait et laissait notre UFO seul et abandonné, en proie aux voies rapides et aux rues bitumées et hostiles. Fort heureusement, le Grimoire et les miettes virtuelles lui permirent de rester sur la bonne trace, laquelle était à la fois sinueuse, vallonnée, obscure et superbe. Pour un peu on se serait cru au trail de la vallée de Chevreuse.

Tunnel piégé
Ce tunnel - qui permet de franchir une autoroute - a été victime d'un sortilège de travaux, pour le traverser, il faut rentrer le ventre et baisser la tête, sinon on peut rester coincé et se faire très mal au crâne.

L'affaire était corsée, car le GRP réservait bien des surprises. Il semblait possédé d'un sortilège de ralentissement qui ralongeait les kilomètres, augmentait sournoisement la fréquence cardiaque, et décalait inexorablement tous les temps de passage. L'UFO, soucieux de ne pas se laisser impressionner, poursuivit sa route sans frémir, un peu inquiet tout de même. Le GRP semblait décidé à vendre chèrement sa peau, et il commença à tester notre petit coureur. Il envoya un sortilège de travaux en cours sur un passage piéton traversant une autoroute. Ce sortilège était si maléfique qu'en plus du panneau accès interdit et du tuyau en béton qui bouchait le couloir, la rampe d'accès du côté d'en face s'était volatilisée. Pfuit! Fort heureusement l'UFO franchit l'épreuve et traversa l'autoroute, mais les accrobaties auxquelles il fut contraint de se livrer lui rappelèrent que la fée Forme des Grands Jours avait complètement oublié la promesse qu'elle lui avait secrètement faite. En clair, il était tout seul, sans aucun pouvoir magique, avec une pauvre petite paire de jambes faiblardes.

Le GRP se métamorphosait au fil des kilomètres. Il se défit de son manteau forestier et se mua en une plaine austère, balayée par les vents, traversée par les lignes haute-tension, aux relents de Raid 28. Le plateau du Moulon, connu sous le nom de petite Sibérie par certains de ses autochtones - surnom désavoué par l'absence de loups - n'est pas une sinécure. Le temps s'écoulait vite et l'UFO savait déjà qu'il allait rater son rendez-vous avec Paulo. Cornedrue, il faut faire quelque chose! La ruse la plus sournoise lui suggéra d'esquiver certaines boucles superflues de la Grande Ceinture, et de couper au plus court vers Sainte Geneviève des Bois, où il pourrait trouver chaleur, réconfort, et surtout un bon demi-litre de café, parce que quand-même, on n'est pas des bêtes.

La traversée de la forêt du rocher de Saulx l'emplit de nostalgie. Il se rappela les inombrables entraînements de cyclo-cross qui avaient marqué ses balbutiements sportifs. Les séances de dévoilage de roue en faisant du trampoline sur une jante complètement cabossée. Les épreuves de redressage de fourche façon gros bras où l'on manipulait l'acier comme de la guimauve, à se demander si les aliages utilisés n'étaient pas plutôt à base de carton et de chewing-gum plutôt que de chrome ou de vanadium comme prétendu sur l'étiquette. Les inénarables figures de style lors des descentes, à commencer par l'inimitable soleil qui fait le bonheur des vidéastes amateurs et des téléspectateurs en mal de gamelles spectaculaires. Mais aussi les épisodes hivernaux, lorsque la campagne est recouverte de neige et que les fines chaussures cyclistes n'offrent qu'une protection dérisoire face au froid mordant. Tout cela était bien loin.

Mais pas aussi loin que le bout de la route. Il reste encore en théorie 200km. Pfiouuu, c'est super loin! Heureusement, notre UFO est désormais accompagné de Paulo, qui se charge de suivre la trace du GRP, et apporte un soutien moral et logistique. Soutien indispensable, car ses jambes ont lâchement abandonné notre petit UFO, et il va désormais devoir se contenter d'avancer laborieusement en mode marche forcée. L'oracle Cyrano avait bien annoncé qu'incorporer la marche dans la course à pied était salutaire - d'autre l'avaient annoncé avant aussi, mais sa formulation est plus récente - encore fallait-il ne pas oublier que pour que la recette marche, la course doit rester majoritaire. Courir 45 secondes tous les quarts d'heure n'est pas une stratégie gagnante.

Après une brève pause dans la chaumière génovéfaine de Paulo (eh oui, les habitants de Sainte Geneviève des Bois s'appellent les génovéfains), un plein de combustible, et quelques messages postés sur Internet, nos deux aventuriers reprirent leur route. Ils chassaient en terrain connu, ayant parcouru ce secteur pendant de nombreuses années, alors qu'ils se préoccupaient de venir à bout du célèbre Marathon qui, du haut de ses 42,195km, est à la fois l'étoile du Nord du coureur de fond, et la frontière avec le monde de l'ultra, celui-là même dans lequel se déroule la présente aventure.

Passerelle
Le GRP recelle quelques surprises comme cette passerelle en bordure de Seine, non carrossable.

Ici le GRP se faisait discret, cédant la place aux pavillons, et s'égarant dans des boucles dont la signification laissait rêveur. A quoi bon s'embêter à faire des ronds dans Juvisy, est-ce à ce point un si haut lieu du tourisme pédestre qu'on veuille s'y attarder si longuement? Si ce n'était pour les gravats qui jonchaient les trottoirs, ce passage aurait pu s'avérer fort morose. Etait-ce un hasard si les éboueurs avaient prévu de ramasser les encombrants ce jour-là? Le GRP ne livrera pas ses secrets sur ce point. Mystérieux, il laissa nos deux UFO se diriger lentement vers la forêt de Sénart, traverser une passerelle en bois particulièrement pittoresque, et s'enfoncer dans les bois.

Mais la sorcière Fatigue était tapie dans l'ombre. Les effets de l'antidote café s'amenuisaient au fil du temps, et la vision d'un retour précipité en RER dès 6h00 du matin fit tressaillir notre UFO. Non, il n'allait pas abandonner et laisser le GRP s'en sortir aussi facilement! Mais quand même, à cette heure là, les gens normalement constitués ont la bonne idée de dormir. Il ne se trouve que les fétards et les fondus pour braver l'obscurité à une heure pareille. Nos deux UFOs furent d'accord pour convenir que les points du grimoire-topo-guide reportés sur le GPS relevaient de l'idée excellente et indispensable sans laquelle ils seraient peut-être encore perdus à l'heure qu'il est, occupés à faire des ronds dans la forêt.

Pendant ce temps, le GRP poursuivait ses contre-attaques envers ses naïfs assaillants, et notre petit UFO fut terrassé par un méchant mal au ventre, qui ne disparu que lorsqu'il eut avalé un sachet complet d'antidote-saucisson. Il fallait avoir le nez creu pour deviner que la charcuterie le délivrerait de ce maléfice surprise, mais bon, il faut bien quand même avoir de la chance de temps en temps, on ne peut pas non plus accumuler tuile sur tuile. Faudrait quand même pas exagérer. Non mais.

Forêt enchantée
C'est sûr, cette forêt est enchantée, la preuve, les arbres poussent de travers!

Ce n'est qu'après avoir enjambé la ligne TGV au moyen d'un pont rigolo que nos deux compères reprirent enfin contact avec la civilisation, les camions, les routes à quatre voies, et accessoirement le soleil. Vite ils se mirent en quête d'un bistrot pour prendre un café. Mais, trop occupés qu'ils étaient à se tromper de route, ils ne prirent pas le temps de s'arrêter au chaud, et rangèrent leurs lampes frontales dans leurs sacs sur le banc d'un abri-bus, fourbus mais heureux d'en avoir fini avec la nuit.

Chemin faisant, aux alentours du 100ème kilomètre, la fée Koko (toute ressemblance avec la fée Kaka se produisant dans une revue connue et récemment rééditée portant le nom d'un chien marron souvent accompagné d'un chat noir et blanc ne serait que pure coïncidence), donc la fée Koko leur proposa de les accompagner pendant quelques kilomètres. Enchantés, ils la rejoignirent à Noisy le Grand, à deux pas d'une échoppe dans laquelle ls purent se procurer du coca et des chips de banane, aliments diététiques de l'effort s'il en est. Pourtant, Koko avait de bien meilleurs nutriments à proposer, tant du point de vue diététique que du point de vue gustatif : de délieuses barres à l'abricot ou encore des gâteaux salés au sésame. Mais quand on a des goûts de cochon, on mange comme un porc, telle est la triste réalité.

Paulo bataillait ferme pour suivre la trace du GRP. Alors que celui-ci s'était pourtant assagit, fort bien balisé sur les derniers kilomètres, il multiplia les esquives et les tour de passe-passe. Le GRP sournois commença par faire jardiner nos trois compagnons dans une gare de RER. Puis il les fourvoya dans un cimetière d'église. Enfin, après les avoir fait mariner en haut d'une colline plantée de majestueux poteaux électriques, il porta un coup fatal les scotchant dans un mur de ronces, les condamnant à un contournement humiliant, dans la boue bien collante, le genre qui décuple le poids de vos chaussures et réhausse les semelles de trois centimètres. Mesquin, le parcours mit encore de longues minutes à repointer le bout de son nez, et pas avant d'avoir imposé de nombreux demi-tours au terme de mirages-impasses, qui vous laissent croire que vous allez passer mais en fait non, ça passe pas du tout.

3 complices
Paulo, ufoot et la fée Koko sur le canal de l'Ourcq.

De retour dans les bois, zigzagant entre lacs et bosquets, nos trois amis traversaient les parcs de la banlieue tout en devisant joyeusement. Ils croisèrent même quelques cavaliers, lesquels éteignaient un feu de poubelle lancé au beau milieu d'une clairière par quelque illuminé malfaisant. Sur ce ils proposèrent à une promeneuse d'immportaliser leur quête éphémère à l'aide d'un appareil photo. Soyons modernes. Clic-clac!

Notre UFO, cumulant quelques 120km de route, fit une ultime tentative de remplacer marche à pied par course à pied, sans succès. Les kilomètres, c'est plus fort que toi : "plus t'en fais, plus t'es fatigué". Tel est l'enseignement qu'il fallait tirer de cette aventure. Il continua donc son bonhomme de chemin, sur une base d'environ 6km/h, en marchant certes pas très vite, mais avec constance.

La fée Koko dut alors quitter les deux autres larrons, et les abandonner à leur sort. Faute de balai magique elle rentra en RER. Nos deux randonneurs, qui ne s'étaient pas quittés depuis plus de 70km, décidèrent de couper à travers ville, direction Argenteuil "maison sucrée maison". Mais d'abord, ils avaient quelques comptes à régler avec le GRP, car leurs routes se croisaient encore pendant quelques kilomètres. Le GRP était d'ailleurs assez discret sur cette fin de ballade. En tous cas, il cachait bien sa nature verte derrière des magasins de meubles et d'electro-ménager, des échangeurs routiers, et autres axes de circulation majeurs. Triste époque où les chemins de randonnée se confondent avec les routes à terre-plein central. C'est sur cette note en demi-teinte que les routes des UFOs et celle du GRP se quittèrent. Ce dernier avait bien tenté d'amadouer le coureur avide de kilomètre en faisant miroiter une petite nuit à traverser la forêt de Montmorency, mais cette perspective ne pouvait pas motiver un coureur fatigué, en train de se traîner depuis des kilomètres à un rythme bien en deça de ses espérances.

Ainsi s'achève l'épopée de notre petit UFO dans sa conquête de la Ceinture Verte.

Direction Argenteuil donc, fin de la plaisanterie, j'en ai marre, il est temps de rentrer à la maison. J'ai pas que ça à faire que de révasser le long de la route, en plus j'ai un mariage le lendemain, il s'agirait d'être raisonnable. J'appelle donc Valérie, ma femme, pour lui dire que j'arrive le soir même et que Jean-Paul m'accompagne. Sa réaction m'étonne, elle n'a pas l'air surprise ni spécialement déçue ou contente. Apparemment elle s'en fiche pas mal et affiche un air dégagé qui me laisse perplexe. Je raccroche en lançant un ultime "je t'aime!", un peu dépité. En fait ce n'était pas ma femme au téléphone, c'était mon beauf'. Petite erreur de discernement due à la fatigue sans doute.

Le retour vers Argenteuil est franchement pénible. Il m'en coûtera 150km en tout, et un mal aux jambes carabiné, il a fallu être réellement têtu et borné pour renoncer aux sirènes des transports en commun et s'obstiner à terminer à pied. Question de principe. Principe stupide, mais terminé à pied quand même, na!

Pendant ce retour à rallonge, j'ai eu le temps de longuement méditer toutes les erreurs qui font que bon, la grande boucle c'était pas pour cette fois. La plus grosse boulette, c'était de mal dormir les deux semaines précédent l'événement. Pourtant je le savais. On m'aurait demandé ce qui était le plus important dans la préparationn, j'aurais répondu "une bonne cure de sommeil". J'ai aussi voyagé trop lourd. Malgré mes efforts pour alléger mon sac, j'ai encore, comme toujours, pris trop de victuailles, et pas assez variées. Cette erreur logistique est liée au fait que j'avais complètement laissé au hasard la localisation des éventuels commerces en bord de parcours. Avoir su que telle ou telle épicerie était ouverte à tel endroit à telle heure m'aurait permi d'alléger mon sac de manière significative, car du coup j'ai trimballé pendant trop longtemps une réserve qui s'est avérée 100% inutile. Je n'ai même pas entamé les chips de banane achetées à Noisy le Grand... Une autre erreur a été de croire que parce que j'avais fait le GRR un an avant et fait trois randonnées en août, je pouvais courir impunément avec un sac-à-dos, en comptant sur mes acquis. Erreur grave, les acquis ça s'entretient, j'aurais du m'entraîner avec le sac courant octobre. Enfin voilà, la liste est longue, il y a toujours mille explications pour justifier qu'un truc ne s'est pas passé comme c'était prévu dans le manuel. Mais, en contrepartie...

Leçon d'orientation
Pas besoin d'être un as de l'orientation pour s'éclater en ultra. Par exemple, si on regarde en bleu le trajet du off de la Révolution qui consistait à faire Paris - Versailles et en vert celui de mon trajet boulot - maison qui emprunte essentiellement le GRP Ceinture Verte, on constate que les chemins les plus courts sont rarement les meilleurs.

...j'ai progressé sur pas mal de points. L'orientation avec le GPS, maintenant, je maîtrise. Sur l'utilisation de la frontale, je sais désormais qu'il ne sert à rien de la laisser tout le temps sur la position max. Une lumière moins forte est moins hypnotisante, permet d'y voir suffisamment tant qu'on n'est pas en terrain réellement accidenté et qu'on ne force pas trop, permet de profiter de l'éclairage ambiant et donc de voir au-delà du faisceau de la lampe, et surtout évite de s'éblouir dès qu'on regarde la carte ou sa montre. En plus ça économise les piles, donc du poids, donc les jambes. Et évidemment, je connais désormais plutôt bien toute la partie Sud du GRP, ce qui sera un avantage décisif lorsque je retenterai l'expérience. Vous ne croyiez tout de même pas que j'allais m'arrêter en si bon chemin quand même?

P.S.: d'ailleurs, j'ai l'intention de récidiver au délà de cette seconde tentative sur le GRP Ceinture Verte, et j'ai dans les cartons pas mal d'idées de sorties off pittoresques. Citons par exemple l'ultra off des impressionnistes, dont le thème sera de se ballader sur les terres des peintres du courant en question. L'histoire ne dit pas s'il faudra emmener un chevalet dans son sac-à-dos. Mon conseil, si vous avez la bougeotte et que rien sur le calendrier des courses ne correspond à vos attentes ou à vos contraintes familiales ou professionnelles : soyez off! Créez l'événement, il suffit d'un bon parcours, d'une date, et d'un minimum d'organisation pour qu'une banale journée d'automne se transforme en un conte de fée.

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Mis à jour le lundi 23 janvier 2006.