CR 6 jours du Luc

Préparation chaotique

Bien réussir un ultra, c'est surtout bien se préparer. Je n'ai pas de recette miracle, je ne connais que le bon entraînement, bien fourni, copieux. En l'occurence, pour préparer ces 6 jours du Luc - je rappelle le concept, courir le plus de tours possibles, la plus grande distance possible, en 6 jours, soit 144 heures - j'ai décidé d'une part de parfaire mon niveau à la marche (en faisant du volume et un peu de travail technique ) et aussi, bien évidemment, de consolider mon niveau à pied, avec par exemple des bonnes sorties longues. Et c'est là que ça a (un peu) coincé. Quelques semaines avant la course, sur une sortie longue de 60 bornes (je pose de temps un temps une journée RTT pour m'amuser ainsi, je le fais très rarement, une à deux fois par an, mais je le fais) je fais un petit faux pas en descente et CRAC la cheville droite. J'ai deux points faibles, genou gauche et cheville droite. C'est souvent là que j'ai mal en premier lieu. Or donc, la cheville droite a craqué. Je continue tant que c'est chaud, boîte un peu mais arrive à rejoindre la gare RER prévue dans mon itinéraire, à 10 kilomètres de là.

Je surveille ma cheville les jours suivants. Elle enfle, mais la douleur reste raisonnable. J'ai deux options. Soit je diminue le volume et parie sur un rétablissement en douceur. Soit je passe en force et continue la mission "un max de kilomètres" avec le risque de ne jamais guérir, ou au minimum d'être HS le jour de la course. Je prends la seconde option. J'ai déjà un record à plus de 800 km sur 6 jours, je souhaite améliorer cette marque, si je me repose j'estime que je n'y arriverai pas donc je tente le tout pour le tout. Jour après jour, je surveille cette jambe droite, fais attention à ne faire aucun faux pas - pas de seconde chance ... - et, miracle, ça passe. À deux semaines de la course, j'ai toujours un peu mal, mais pas trop. Le jour J, le repos d'avant-course aidant, tout est OK, je ne sens plus rien, et j'ai un bon entraînement bien fourni derrière moi. Pari gagné.

Le circuit

Le circuit du Luc est un circuit, un vrai. Pas un truc bricolé sur un parking de supermarché avec quelques barrières et de la ruebalise. Non, c'est un vrai circuit automobile, bien lisse, avec les virages légèrement relevés, de la gomme qui traîne sur le bord, le contexte est original pour nous autres coureurs, mais, au fond, fort sympathique, et surtout très fonctionnel, car comme nous avons le droit de camper au bord, c'est juste parfait. Niveau logistique, Gérard Cain, l'organisateur, a été parfait, nous avons - détail important - des toilettes et douches à 10 mètres du circuit, sans escalier, on n'est pas exactement à la perfection, mais on y touche. D'aucun râleront parce que le circuit avait tout de même un petit dénivelé, parce que le revêtement était dur, parce que les virages relevé, ça use son coureur, et toujours du même côté. C'est vrai, mais le circuit était le même pour tout le monde.

Le team Mauduit

Je suis descendu avec toute ma petite Famille. Mon épouse Valérie mais aussi mes filles Adèle, Lise et Garance. Nous avons planté la tente familiale 6 places, plus une petite tentounette à côté pour que je ne dérange pas tout le monde en me couchant à une heure du matin, et surtout me réveillant à 4 heures. Niveau logistique, je ne peux pas demander mieux, niveau humain, non plus. Je n'ai plus qu'à faire ce que j'ai à faire : courir longtemps et loin.

Départ

Le départ d'un 6 jours, c'est toujours un peu étrange. Au milieu de l'après-midi, comme ça, c'est départ. Avant, tout était calme. Et maintenant, tout est toujours calme, mais la course est ouverte. Je pars prudemment. Première heure marchée, j'alterne marche et course. Mon pari est le suivant : en marchant fort, et je dois pouvoir me le permettre, car je me suis entraîné à cela, je dois pouvoir faire mieux que la dernière fois et dépasser mon record personnel de 812 km, aller chercher les 850, et pourquoi pas les 900. Vraisemblablement, un tel kilométrage doit pouvoir me faire monter sur le podium, mais attention, il y a de la concurrence, plusieurs coureurs à plus de 800, et on n'est jamais à l'abri d'une surprise. J'ai prévu de faire *ma* course, aller le plus loin possible, on verra pour la gagne et les places d'honneur à partir du 4ème jour. D'ici là, je suis mon plan.

Rythme endiablé

Sur la première journée, je suis moi-même stupéfait de mon kilométrage. Malgré une brève pose nocturne, je suis au-delà de 180 km sur les premières 24 heures. Pour un départ prudent, on repassera. Mais je me suis tenu à mon rythme alterné course / marche qui, il faut le reconnaître, dépote pas mal.

À voir comment cela va durer... Mais pour l'instant tout baigne.

Avarie technique

Le soucis commence à se manifester le deuxième jour. Petite raideur au niveau des releveurs, surtout à gauche. Ah ça alors, ça m'embête un peu, mais j'ai la parade. Je me détends, pense à autre chose, et la douleur disparaît, ou au moins, se fait plus discrète. Cela empire légèrement, mais rien de grave à ce stade. Je commence à avoir 200, 300, 400 bornes au compteur, il est normal d'être un peu fatigué.

Souvenirs mémorables

Le team de choc
Mes fille sur la droite, avec une copine, et sur la gauche le garçon avec qui j'ai fait une "interview".

Je garde de très bons souvenirs de cette course, comme sur la plupart des courses sur circuit, une ambiance inimitable qui vire au grand village de vacances sur ces longues distances. Je cause, je cause, et j'avance mon petit bonhomme de chemin. Je ne sais plus à quel moment je suis passé en tête, peu importe, je juge, au pif, que mon rythme me permet toujours de rêver aux 850 voire 900 si tout se passe bien.

Gilbert
Gilbert, organisateur du Grand Raid 73, et qui fera partie de mon équipe d'assistance pour le tour d'Irlande à vélo.

Fait remarquable, un partenariat avait été organisé avec une association locale, et j'ai eu l'occasion de faire une petite "interview" avec un charmant petit garçon, à peu près de l'âge de mes filles, avec qui j'ai pu partager ma passion, c'était une très bonne initiative, j'ai passé un très bon moment et lui aussi je pense.

Très bon souvenir aussi de Valérie qui s'est mise en 4 non seulement pour moi, mais aussi pour d'autres coureurs. La pastèque les jours de plein soleil, c'est certain, ça a eu du succès et ça en aura encore. Et Gérard a semblé apprecier son "Big Mac" venu tout droit de chez le Mac Do local (ah, la cuisine provençale...).

Table de ravitaillement
Ma table de ravitaillement, maintenue avec sérieux et constance par ma petite famille.

J'ai aussi innové et décidé d'emmener un lecteur MP3, d'habitude je n'en prends pas, mais je me suis dit que pour la nuit, cela pourrait être utile. C'est étrange mais je m'aperçois que le temps me paraît *plus long* avec la musique. Contre-intuitif, mais c'est ainsi. Je continue tout de même à l'utiliser car vers 23h00 je tourne un peu de l'oeil, et au moins, ainsi, je reste éveillé. En vélo la lutte contre le sommeil est différente car il faut rester vigileant et éviter la chute. En course à pied, la donne change, on peut aller chercher plus loin, surtout sur circuit, et aller au bout du bout. Je me rappelle, un soir, avec demandé à Dominique (un ancien copain du Tri91 que j'ai indirectement réussi à motiver pour venir s'éclater avec nous sur ce 6 jours) de bien vouloir m'aider à "rentrer à la maison". En effet, j'avais peur de rester en rade sur le trajet ravito - tente, qui, rappelons-le, fais moins de 2 km.

Tout va bien
Les kilomètres s'enfilent comme les perles sur un collier, ràs.

J'ai pris le temps de faire un relais avec Jean-Claude Perronnet. Jean-Claude est un coureur un peu particulier, qui avait besoin qu'on l'accompagne. Pourquoi? C'est simple, il n'y voit rien, il est aveugle. Et il fait plus de 600 km en 6 jours... S'il avait eu l'usage de ses yeux je pense que nombre d'entre nous - à commencer par moi - auraient perdu une place au classement. Un sacré bonhomme, très sympa avec ça.

Je me rappelle aussi tous ces passages devant ma tente, avec ma femme et mes filles aux petits soins. J'ai eu tout ce dont j'avais envie, au moment où j'en avais envie.

Seul regret logistique - et là, c'est entièrement ma faute - je n'ai pas su profiter de leur aide au moment de me coucher. Une nuit, au moment de me coucher, j'ai passé 40 minutes à régler les poulies et les câbles dans ma tente pour que mon réveil se passe bien. Poulies? Câbles? Késako? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je pense que j'en tenais "une bonne" et je me suis mis à délirer seul dans mon duvet. N'empêche que j'ai gâché ainsi une grosse demi-heure de précieux sommeil. C'est comme ça, ça fait partie des risques du métier, quand on est très fatigué, on perd un peu sa lucidité ;)

6 jours, c'est dur
Tiens, on dirait presque que je suis fatigué (ne pas se fier aux apparences...)

Bon souvenir aussi du 100 km, du 100 miles, autant d'épreuves avec malheureusement assez peu de partants, mais qui ont mis un peu d'animation sur ce circuit, avec des concurrents et concurrentes qui en étaient parfois à leur premier essai sur la distance et ont bien mérité leur "finish".

La chute

Au bout d'un moment, mes douleurs au tibias se font de plus en plus fortes. Olivier Chaigne me prête de la pommade. J'apprécie son aide, malheureusement cela ne change pas grand chose. Passée la limite des deux tiers de la course (4 jours) je décide d'appuyer sur l'accélérateur. De toutes façons si je veux passer à 850, il va falloir avancer, je n'ai pas trop le choix. Je passe donc en mode "course" et surveille la moindre minute d'arrêt.

Le soir, je fais une petite entorse à mon programme et emboîte le pas à Jimmy, avec qui je cause en trotinant - alors que sur la papier, j'aurais du marcher - et augmente ainsi mon kilométrage du jour. C'est fourbu que je me couche. Un peu tard, mais je me le permets car la fin est, ou du moins paraît, proche.

Le lendemain matin, aouch'! J'ai les jambes étonnamment raides (bon vous me direz, après 600 bornes, on a le droit...) mais en me concentrant un peu j'arrive à assouplir tout ça, et même à trotiner à nouveau. Yes, c'est reparti! Je me régale d'avance de cette belle journée. Petit passage devant la tente, je fais signe à Valérie que ça va donner!

Je passe le ravitaillement.

Puis mon tibia gauche, au niveau du releveur, me fais signe que ça ne tourne pas rond. En 500 mètres, pas plus, je vais me retrouver arrêté. Une douleur nette, à l'endroit où je traîne un truc diffus depuis 3 jours. Mais cette fois c'est différent. J'ai l'impression qu'on me scie l'OS, que ça se déchire là-dedans. On dit que pour un champion, la douleur n'est qu'un information. Je ne sais pas si je suis un champion, mais là le message est net. Il dit : STOP! Et stop, tout de suite. Je tente le remède habituel, je marche, y vais souple, me concentre, me détends, rien à faire. Je suis scotché. Au km 1, je décide de m'arrêter pour faire le point. Traverser le circuit dans la largeur - je veux dire par là, changer de côté de la route, il y a 5 mètres à faire - me prend une bonne minute. Tout mouvement côté gauche me lance de manière intense et surtout très localisée. Il y a dans ma jambe, à un endroit précis, quelque chose qui se passe. Quelque chose de pas très bon, si j'en crois les "informations" qui me remontent.

Merde. Crotte. Zut.

Je demande aux coureurs qui me doublent de demander au Bagnard de venir me chercher avec la petite voiturette électrique. Ils sont supers, ces coureurs, un deux (j'ai oublié qui, honte à moi...) va même me ramener une barrière pour que je puisse m'appuyer. Le bagnard est là, je monte dans la voiturette. Valérie est surprise de me voir ainsi. Il y a 20 minutes tout allait bien. C'était il y a 20 minutes.

Le médecin de course regarde ma jambe. Tout est gonflé là-dedans, on ne voit rien, un oedème cache tout. J'ai toujours les jambes qui gonflent en course, même quand "tout va bien". Je ne souhaite pas continuer et risquer la blessure avec séquelles. Je range mon dossard de côté, et lâche l'affaire. Ce n'est pas vraiment un abandon, car de toutes façons mon kilométrage est enregistré et je serai au moins classé avec la distance que j'ai déjà courue. Le second - Didier - met 6 heures à me rattraper, tandis que je suis à me morfondre au ravitaillement.

Je suis définitivement cassé, pour aller faire pipi, je dois prendre des béquilles et me faire aider. J'en pleure, je suis désolé auprès de Valérie et des filles qui ont fait un boulot d'enfer, j'ai l'impression de ne pas être à la hauteur. Peut-être qui si je n'avais pas forcé hier soir... Peut-être que si j'avais marché moins vite... Facile de regretter, maintenant.

Je ne regrette pas d'avoir stoppé, dans le sens où je peux vérifier au moindre mouvement la triste réalité : je suis cassé. L'après-midi, c'est avis de tempête. Déjà, la veille, des tentes ont volé (impressionnant, la tente à 30 mètres de haut...) mais là le vent souffle encore plus fort. Les coureurs m'informent que le vent est tellement fort qu'il anéantis les vélléités de courir. Tout le monde marche dans la petite côte du fond. Par chance, notre tente est située au seul endroit à peu près à l'abris du vent sur le circuit. Je regarde la course continuer sous mes yeux. À moitié défoncé par la fatigue - je suis en phase de "redescente" après une course - et aussi à moitié jaloux de ne plus être de la fête.

Le lendemain, en fin de matinée, je vais voir Gérard et le médecin de course et après discussion, je me remets en marche sur le circuit. J'y vais très cool. C'est juste que, par principe, je ne pouvais pas laisser la course se terminer sans moi. Je crois bien que je suis le plus lent de tous. Je boîte et c'est moche, mais je pense arriver à ne pas trop aggraver mon cas. Je vais un peu mieux qu'hier, mais toute forme de course est inimaginable, et une marche "normale" non plus. Je boîte donc mollement et passe la barre des 700 bornes. C'est con mais je suis content d'avoir fini à 16h00 avec tout le monde, même si j'étais fondamentalement hors jeu. Au final, belle victoire de Didier Sessegolo, qui la mérite bien, il fallait être costaud sur ce parcours.

Épilogue

Évidemment, je suis déçu.

Mains innocentes
Mes filles participent, mains innocentes désignées, participent au tirage au sort de la tombola d'après course.

Je ne sais toujours pas exactement ce que j'ai eu, je penche pour une bonne vieille tendinite du releveur. 2 jours plus tard je suis allé aux urgences à Marseille. En me voyant, le médecin m'a intercepté et soupçonné un disfonctionnement rénal, impressionné par mon oedème. Il faut dire qu'il était beau, ça remontait jusque sur le haut de la cuisse, on voyait la marque de mon slip clairement imprimée dans la jambe. Mais finalement non, pas de problème de ce côté, les reins nickels. Il m'a recommandé de me reposer. Cette blague.

Deux semaines plus tard, je suis allé voir un médecin du sport, qui m'a envoyé faire un scanner et une analyse de sang, soupçonnant la fracture de fatigue. Avec l'oedème - toujours présent et volumineux au niveau de la cheville - il ne pouvait pas trop faire de diagnostic de visu et/ou au toucher. Le scanner n'a rien donné. Depuis j'avoue ne plus être allé voir de médecin. J'ai surtout l'impression de perdre mon temps avec plein de gens remplis de bonne volonté, et qui me recommandent de lever le pied.

Ce que j'ai fait. 5 semaines sans courir du tout, dont la plupart en continant à boîter, même à la marche. J'ai pris assez cher... Fort heureusement, j'ai réussi à maintenir la forme grâce au vélo. Le vélo, parlons-en, j'ai dans mes cartons Londres-Edimbourg-Londres, 1400 bornes de vélo, à faire fin juillet. Et derrière, en septembre, le Tour d'Irlande encore plus costaud avec 2170 bornes et un temps limite exigeant de 132 heures. Donc pas de blagues, je dois me remettre en état de pédaler rapidement.

Aujourd'hui encore (août 2013, 3 mois plus tard) je sens toujours une raideur en bas du tibia gauche, donc je cours mais je cours prudemment. Je ferai le point une fois que la saison sera finie, pour l'instant je continue avec une activité physique "modérée" en ce qui concerne la course à pied.

La leçon

Si j'ai une leçon à retenir de ce 6 jours, c'est qu'on ne plaisante pas avec les blessures. On beau dire "le mental, le mental", quand c'est cassé, c'est cassé. J'ai deux ou trois idées sur ce que je peux faire, la prochaine fois, pour éviter ça. C'est aussi le charme de ces courses, c'est un peu plus compliqué que simplement "courir vite et loin" ;)

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Mis à jour le mercredi 14 août 2013.