CR Tunnel Ultra

24 - 26 septembre 2021

Le "Tunnel Ultra", c'est quoi ? En français "Ultra du tunnel". Genre, tu cours dans un tunnel très longtemps. Oui, c'est exactement ça. Le tunnel fait un mile. Un mile c'est 1609 mètres. Il faut faire 100 aller-retours. Faites vos compte, ça fait environ 322 km. À faire en 55 heures. Sur le papier, rien de plus simple, tu vas à l'autre bout, tu reviens, tu répètes ça 100 fois, et c'est fini, voilou.

Tunnel sous la manche
Pour aller faire une course dans un tunnel, prendre un tunnel. Logique. Pas trop de monde dans le wagon.

Niveau logistique, il y a une table avec des petits gâteaux, deux bombones d'eau, un PC portable branché à un détecteur de puces à une des entrées du tunnel, un second détecteur à l'autre bout du tunnel, et voilà.

Sinon, pour le reste :

  • Spectateurs ? Y'en a pas.
  • Assistance ? Interdite.
  • Tente pour dormir ? Pas la place.
  • Parking ? Y'en a pas.
  • Des affaires de rechanges ? Les tiennes, dehors, de préférence dans un sac ou caisse étanche.
  • De la nourriture chaude ? Et puis quoi encore, un restau étoilé tant qu'on y est ?
  • De la compagnie en route ? Il faut courir en file indienne.
  • Écouteurs, musique ? Interdit, trop dangereux !
  • Poste de secours, PC sécurité ? Y'en a pas.
  • Bâtons ? Interdits, on avance avec ses jambes.
  • Toilettes ? Oui, le gros bloc de plastique mobile qui pue. Ouvre 5 minutes avant le départ.
  • Des cyclistes qui roulent à 30 km/h dans l'obscurité ? Oui, y'en a.

Vous l'aurez compris, c'est une course "roots". D'ailleurs le site Internet de la course vous le fait sentir, c'est pas un club de tricot et ça donne pas dans le velour. La couleur dominante, c'est gris, le grand thème, c'est la solitude.

Campagne anglaise
Parti faire un test PCR et des courses à Bristol. La campagne est superbe.

Sur les t-shirts finisheur il est écrit (traduction libre) "À un moment, ce qui compte, ce n'est pas de savoir s'il y a de la lumière au bout du tunnel. Simplement, vous en avez assez du tunnel."

Évidemment, moi qui aime bien les événements un peu déjantés et originaux, il fallait impérativement que je tente ce truc. C'est d'autant plus absurde que ce tunnel est une ancienne voie ferrée près de la ville de Bath qui est une superbe station thermale, un peu désuète, mais avec un charme fou et une campagne environnante absolument superbe. C'est juste magnifique, et nous, une trentaine de coureurs et coureuses, on est allés se planter dans un tunnel pendant plus de 50 heures. Magique.

La première épreuve, ça a été d'arriver en Angleterre. Avec le COVID, voyager à l'étranger relève du sport de combat, mais à coup de vaccination, tests PCR, dont un en Angleterre qui m'a coûté la bagatelle de 130 euros (!), et toute une foultitude de paperasse qui doivent, j'imagine, impressionner les virus autant que les bipèdes dont je fais partie, j'ai réussi à me rendre sur les lieux du crime. Et à 15h30 tapantes heure locale, j'étais sur la ligne départ.

L'autre entrée
Entrée nord-ouest, celle à l'opposé du départ. Elle est légèrement plus haute en altitude. Mais à peine.

Ligne de départ qui, évidemment, n'est pas dans le sens habituel, comme on doit courir en file indienne, on est partis à la queue-leu-leu, alignés les uns derrière les autres. Moi j'avais déjà "visité" le tunnel une heure avant la course, car je suis venu à pied de mon hôtel et j'arrivais par l'autre entrée du tunnel. J'avais donc pu constater que c'est un tunnel, avec une partie bitumée au milieu large comme une piste cyclable comfortable, mettons 2m50 peut-être (j'ai pas mesuré...) et de chaque côté une bande de ballast (du gros gravier quoi) de 80cm. Doit faire 4m de large en tout, à la louche. Historiquement, c'était une seule voie de chemin de fer, c'est clair, pas la peine d'imaginer faire passer deux trains de front. Ah oui, et il y a une bande blanche sur chaque bord de la partie bitumée, c'est pratique parce qu'entre le bitume et le gravier, il y a un petit décalage de quelques centimètres, une petite marche, pour se tordre une cheville c'est juste par-fait. Et sinon c'est éclairé, pas fort mais à force d'être dans le noir on s'y habitue donc on circule sans frontale. Aussi, le tunnel est en légère pente. Le départ, au sud-est, est légèrement plus bas que le demi-tour au nord-ouest. Du coup on a l'impression de monter, puis redescendre. Une petite inclinaison, genre tout juste 1%. Dernier point, au milieu du tunnel il y a une musique, genre musique classique qui boucle sur une minute, en continu, pas trop fort. Si vous n'aimez pas le violon vous allez souffir un peu plus que les autres. On l'entend genre depuis le mètre 800 jusqu'au mètre 1100. Car curieusement, les centaines de mètres sont marquées au sol, bizarre incursion du système métrique dans ce pays impérial. Et si on suit ce marquage on pourrait croire que le tunnel fait 1700 mètres. Or c'est faux sur cet articule Wikipédia sur le tunnel on apprend qu'il fait 1672. C'est donc moins que 1700. Mais plus que 1609 mètres. On en tirera les conclusions qu'on veut sur la distance de la course, mais officiellement, c'est 200 miles, donc 322 km, et c'est tout. C'est une course de puristes, pas un exercice de négociation.

Donc je pars pépère tranquillou, on a 55 heures pour exprimer notre talent, ça va pas se jouer sur le premier tour, donc j'attaque en marchant.

Mon programme :

  • 30 minutes de marche, 90 minutes de course, jusqu'au lendemain matin
  • 15 minutes de marche, 105 minutes de course, jusqu'à la seconde nuit
  • et le reste, en courant tant que je peux, juste de la marche pour manger de temps en temps
Le tunnel
Bon bah voilà. Le tunnel il est comme ça.

Et puis voilà, c'est tout. Pourquoi je fais ça ? M'imposer de la marche au début ça évite de me griller. C'est vraiment le truc le plus bête et le plus simple du monde, mais avec moi, ça fonctionne. J'avais fait un truc similaire aux 48 heures de Royan en 2015 et ça avait marché du feu de dieu. Alors voilà, je réutilise la vieille recette.

Détail rigolo, à la fin du premier aller-retour, j'étais littéralement le dernier du peloton. Personne derrière moi...

Je sympathise avec un coureur qui s'appelle Graeme, sur le papier moins rapide que moi, mais comme j'ai commencé cool, on a pu discuter un peu. On se parle l'un derrière l'autre, quand on se retrouve par hasard à côté de quelqu'un on se sent coupable... Ambiance. Bon et puis on arrive gentiement à 4h de course et là je fais un point kilométrique. 32km. 32km pardon ? Bon, je veux bien, j'ai pas avoiné comme un fou, mais ça me paraît léger. OK, moi en ce moment je suis un peu lourd, le COVID, comme à tant d'autre, m'a fait, on va dire, prendre un peu du poids. Ou alors c'est l'âge. Ou les deux. Bon enfin bref à force de sauver des vies, mon poids de forme est moins en forme que quand j'étais en forme. Mais quand même, 32, ça me paraît peu. C'est là que j'ai commencé à me douter de l'entourloupe entre les 1609 et 1672 mètres du parcours. L'humour anglais, ça s'apprécie avec le temps. Et là, je n'ai pas été déçu, j'ai eu le temps d'apprécier.

Le début s'est assez bien passé. J'ai un peu paniqué sur ma tenue vestimentaire, car j'avais sous-estimé le vent. Certains courent en t-shirt. Moi j'ai un t-shirt, un manche-longue léger, et un maillot cycliste, et je ne crève pas de chaud. J'ai une théorie là-dessus. Ceux qui se baladent à moitié à poil en début de course sont juste en train de brûler trop de calories. Ils ont chaud parce qu'ils vont trop vite. Ils le payent plus tard, à part quelques très rares exceptions avec effectivement un métabolisme différent. Mais la plupart finissent par s'habiller à la fin, quand ils ralentissent, car là ils ont froid. Bon mais bref, je me sens un peu embêté quand même, car avec mes trois couches, je n'ai toujours pas très chaud. J'avais un débardeur coupe-vent en plus mais... la fermeture éclair est cassée, donc il ne sert à rien. Et puis sinon j'ai une veste de pluie légère, une sorte de gros coupe-vent, et puis c'est tout. Pas de rechange, pas collant, pas de t-shirt sec, rien, je suis venu avec une tenue, je me suis dit que se changer c'était perdre du temps, et que la météo dans le tunnnel allait être stable. J'ai juste 2 paires de chaussettes de rechange, que je n'utiliserai pas. Sachant que c'est pas un défilé de mode, une tenue, c'est bien. C'était un bon calcul, un calcul raisonnable, mais pas un calcul excellent.

Je discute un peu avec Berit Jessen, une jeune fille (elles sont toutes jeunes, pas de jalouses) qui débute dans l'ultra et avance, ma foi, pas si mal.

Et enfin arrive la nuit, la première nuit. Parce qu'il faut être réaliste, même en avançant très (très) vite on passe deux nuits dans le tunnel. Mais qu'est-ce que ça change, vu qu'il fait noir ? Ça change deux choses. D'une part, on n'a plus ce rayon de lumière à chaque extrémité. Le rayon qui fait du bien. Le jour, la vie. Et d'autre part, entre 23h00 et 5h00, extinction des feux ! Bon, plus précisément, c'est de 23h30 à 5h00, et seul la moitié du tunnel est éteinte. Il paraît que l'organisateur est déçu. Je le comprends. Tu veux faire une course pour les vrais, les durs, les tatoués, et là un original décide de laisser la moitié du tunnel allumée quand même. Peut-on parler de difficulté à ce stade ? À force de tout simplifier, les ultras vont devenir des promenades du dimanche. Mais où sont donc passés les courses d'antan, celles où l'on mouillait le maillot, je vous le demande, ma bonne dame ! Donc bref, il faut sortir la frontale. Au moment où ils éteignent la lumière, je suis dans la partie non éclairée, frontale éteinte car jusqu'ici j'y voyais assez bien et wooof ! D'un coup, noir total. Absolu, complet. J'avoue que je suis content d'avoir ma loupiotte.

Il est différent, le tunnel, à la frontale. Ça change un peu.

D'ailleurs, on finit par l'apprécier, le tunnel. Il me semble plus large lorsque je le vois à la frontale seulement, avec l'éclairage orange d'origine, il semble plus étroit, plus écrasé. Il perd aussi en relief, c'est toujours le cas avec une frontale, comme vous éclairez depuis votre point de vue, tout paraît plat et uniforme. Pour égayer mon ordinaire, je chantonne dans ma tête, car je le rappelle, les écouteurs sont interdits. Pour rompre la monotonie, rien de tel qu'un bon takapoum, pas vrai ? Chacun ses sales goûts, moi j'aime bien la musique qui ne se prend pas trop au sérieux.

Je continue à alterner marche et course à raison de 30 minutes de marche toutes les deux heures. La nuit, donc, pendant les sections de marche, j'ai tendance à m'assoupir. Une ou deux fois je finis dans le mur de gauche. Doucement, sans me faire mal, mais bon. Faut pas marcher trop longtemps, sinon, effectivement, on s'endort. Je suis parfois même obligé de mettre mon coupe-vent, car j'ai froid, en marchant.

Niveau classement, j'ai regardé, jusqu'ici, mon avancement toutes les 4 heures environ. Je suis passé de la 20ème place en début de soirée, à la 11ème place au début de la nuit, et je grignotte lentement des places au classement, pour me stabiliser, de mémoire, vers la 5ème place le lendemain. Un peu au pif, je m'en rappelle moyennement, ça ne m'intéresse pas trop. J'observe surtout les coureurs qui ont l'air frais. Il y en a un qui fait un bruit d'enfer à chaque foulée. Takatakatakatakatac. J'ai oublié son nom mais je me rappelle très bien son t-shirt jaune. Et un autre, qui a une foulée beaucoup plus aérienne, au départ je l'ai pris pour un coureur qui faisait son footing de 10 km. C'est après l'avoir vu passer et repasser que j'ai compris qu'il faisait la course avec nous. C'est Mike Raffan je pense. Ces deux là m'ont l'air anormalement frais. On s'en fout du classement, sur le premier tiers d'un ultra. Ce qui compte, c'est qui est en forme, et qui est déjà dans le rouge. Les écarts se creusent après.

Et donc on entame une seconde journée. Nouveau rythme, marche 15 minutes toutes les deux heures. Niveau alimentation, j'utilise beaucoup les grignottages proposés par l'organisateur. Simple, mais efficace. Des crackers, des bonbons, des petits gâteaux, de l'eau, voilà c'est tout. Y'a du sucre, du sel, du liquide, les fondamentaux. Et, détail important, il y en a toujours, c'est régulièrement approvisionné. Je tiens à le souligner, car on voit tant de courses avec un barnum médiatique d'enfer, des applis à la con pour suivre ton parcours, et des ratés sur des fondamentaux comme, par exemple, le ravitaillement. Là, on est sur un sans fautes, tout ce qui a été annoncé a été vrai, les engagements ont été tenus. J'adore. Bon mais bref, en plus de tout ça j'ai mis dans mon sac (stocké dehors, juste à l'entrée du tunnel) un sac avec 6 tortillas, 2 boîtes de SPAM (c'est presque comme du jambon, presque), du fromage en tranches, des bananes, une grande bouteille de cola local, 6 barres de céréales, et 3 tubes de miel. Mon plan est de faire un "sandwich" (on va pas parler de taco pour ne pas insulter la gastronomie mexicaine...) avec le faux jambon ou le fromage, toutes les 6 heures. Et circuler avec un flacon de miel dans les poches comme ça en cas de coup de mou j'ai toujours du sucré. Et sinon j'ai aussi un bidon que je remplis régulièrement. Pas de sac-à-dos, tout tient dans mes poches, c'est pour ça que j'ai opté pour des vêtements de cycliste, y'a des poches partout dans le dos. Ça ballote un peu mais c'est pas si pire. Au moins, je perds peu de temps au ravito, et ça c'est bien.

Et donc, pendant la journée, je découvre le plafond du tunnel. Figurez-vous que, comme l'éclairage est orange, le plafond ressort légèrement en bleu. Et donc du bleu au plafond, on dirait presque un ciel de nuit. Sur le bord, au niveau des murs, il y a par endroit des renforts en pierre (ou brique ?) plus foncée que le reste. Là, on dirait presque des troncs d'arbre. Et les lumières oranges, finalement, ce serait peut-être la douce lummière d'un coucher de soleil qui filtre à travers les arbres. Arbres dont on voit le feuillage, au-desssus, car le plafond est un peu marbré, et ma foi, dans cette pénombre, et avec la fatigue bien malin qui peut faire la différence entre des branches et des veines de roches sombres ? Pas moi en tous cas. Et après-tout ça me va bien. Je suis coutumier des hallucinations, et c'est monnaie courant en ultra. En général ça attend la seconde nuit et là on est "que" le deuxième jour donc un poil tôt pour cet exercice. Mais j'imagine que le tunnel favorise les distortions perceptives. Or donc j'en profite, car courir au milieu des arbres, sous un coucher de soleil permanent, ce n'est pas plus désagréable que courir dans un tunnel grisâtre et monotone. Mon imagination bat son plein, je vois des teintes violettes, et même, parfois il y a des changements d'ambiance, c'est le pied !

Niveau chrono, je suis remonté vers la 3ème ou 4ème place. On est un petit groupe de 3 ou 4 à être ensemble. On devrait passer les 24h avec entre 170 et 180 km je pense. Pas fou fou, mais bon, c'est déjà ça. Et devant, caracole ce fameux coureur qui tape tape tape des pieds. Un métronome, inusable. Il a, je crois, 9 tours d'avance sur moi, il doit être au 58 quand je suis au 49, quand tout à coup pouf ! Je passe de la 3ème à la 2nde place, comme ça, sans rien faire. Il a abandonné. Ah bon ? Il avait l'air si frais. J'apprendrai après coup qu'il a déjà gagné la course, et qu'il a une autre compétition en vue deux semaines plus tard, et préfère s'économiser plutôt que de se cramer dans le tunnel. Ça se tient. Mais je suis un peu déçu.

Et là, on va attaquer la seconde nuit. Et ça se complique un petit peu. En effet, on a eu des instructions, pour ne pas se perdre, car sur la partie non éclairée, il y a une variante, il faut faire attention à ne pas se perdre. Je me dis que c'est con, lumière ou pas lumière, ça change rien au trajet non ? Bon bref. J'attends que la lumière s'éteigne. Et effectivement je m'aperçois que sur la partie où on circule avec la frontale. il faut faire un peu gaffe. Je ne marche quasiment plus, en tous cas pas en mode "marche programmée" mais je reconnais que parfois, j'ai du mal à distinguer le bon chemin entre toutes les options qui me sont proposées. Je me raisonne : c'est un tunnel. Il n'y a que deux sorties. Pas de variantes. Si on rentre à un bout, on sort forcément par l'autre. Oui mais avec l'extinction des lumières, c'est ce qu'ils ont expliqué, il faut faire gaffe, car on peut se tromper. Ah bon ? Moi, je suis pour la paix dans les ménages, je ne cherche pas la contradiction. Si on nous a demandé de bien regarder notre route sur cette section, je le fais, pas de soucis.

Bon c'est vrai, là, deuxième nuit, ça devient un petit peu "costaud". J'ai fini par grimper à la première place, j'essaye de consolider mon avance. Derrière, ça avance toujours bien, ils (et elles) sont solides, mais au bout de plus 30 heures de course, forcément, personne ne va se mettre à débouler à 13 km/h. Enfin, pas s'ils sont derrière moi, s'ils étaient si forts, ils seraient devant. Donc le plan c'est : on change rien, on continue la mission, on s'accroche, et ça va le faire.

Je suis content quand, à 5h du matin, la lumière se rallume. Fini le diverticule de la nuit, plus besoin de chercher son chemin, maintenant c'est tout droit, et puis c'est tout ! Sauf que non. C'est plus compliqué que cela. Ça dépend des sections du tunnel. En particulier, la zone au centre dite "de la vieille ville" est toujours un peu compliquée à négocier. C'est un endroit où ça s'élargit vraiment, et on peut deviner d'anciens vestiges de constructions. Enfin non, car c'est un tunnel, mais on pourrait le deviner, c'est pour ça qu'à force, on a nommé certaines sections du tunnel, en fonction de ce qu'elles peuvent évoquer.

D'ailleurs, le saviez-vous, ce tunnel respecte une vieille tradition assez stricte qui dit "pas d'embranchements". Vous me direz, c'est facile, avec toute cette roche autour, on va pas improviser un petit chemin de traverse côté gauche... Mais disons que là, au-delà de l'aspect pratique, c'est davantage une dimension philosophique, artistique, qui a imposé cette figure des style: tunnel quasi droit, et sans aucune bifurcation. Moi je me félicite de cette tradition, qui me simplifie la tâche, car au fil des aller-retours il y a de plus en plus de variantes et parfois, trouver le bon chemin au milieu de tout ce bordel de variantes et de trompe l'oeil, c'est compliqué.

Et c'est vers le tour 85, aux alentours du kilomètre 270 donc, que je percute. Bon sang de bois, j'ai perdu la boule. Le tunnel est droit parce que c'est une ancienne voie ferrée, et s'il n'y a pas d'embranchements c'est parce que c'est juste pas possible. Ce serait possible, dans le cas général, mais dans le cas de celui-ci, il n'y en a pas, donc c'est tout droit, on ne peut pas se tromper, fin du débat.

Ouf, je suis rassuré.

Oui mais... dans ce cas, pourquoi on nous a donné des instructions pour le trajet de nuit ? Mmm ? Et tous les différents tronçons du tunnel, la vieille ville, le grand droit, les élargissements, les changements de terrain, je les ai pas rêvés non ? Faut arrêter de me prendre pour un jambon, tout n'est pas si simple. Mais j'ai un truc. Infaillible. Je sais reconnaître le bon trajet, même quand ma perception me joue des tours. Il "suffit" de chercher dans le paysage une forme ovale qui "encapsule" tout le reste. Et ça, bingo ! C'est le tunnel, c'est la bonne direction. Et ça marche à tous les coups, génial.

Je continue donc comme ça. Sauf que je perds un temps fou. Parfois, en particulier dans ce fameux secteur de la vieille ville, il y a du mobilier urbain, des plots, des chaînes, des voitures garées. Ah non, ça des voitures garées c'est pas possible, le tunnel est autorisé uniquement aux piétons, vélos, et autres trotinettes ! Oui enfin ce que tu veux, mais là y'a une BMW garée, je vais pas foncer dedans. Mais si, vas-y, c'est tout bon, comme les voitures ne sont pas autorisées, elles ne peuvent pas être là, donc si tu en vois une, c'est une illusion, donc tu peux foncer dedans, sans risque. Alors là mec, t'es en train de me dire que je peux courir marcher n'importe où, foncer dans les bagnoles, et ça passe crème ? T'es gentil mon canard, mais moi je tiens à la vie. Et puis là j'ai une course à terminer, voire à gagner. Alors je la joue prudent, je fonce, mais avant, je vérifie.

Or donc je passe, par moment un temps fou à vérifier qu'il n'y pas d'obstacles, à choisir ma route. Par chance, je regagne en lucidité chaque fois que je suis à une des extrêmités du tunnel. La lumière du jour, ça vous change un homme. Dans ces moments, le monde redevient réel. Mais dès que je reviens dans le tunnel, ça repart. Illusions, parcours alternatifs, obstacles, j'ai même franchi des ponts surplombant des grands espaces vives, des arches faites avec des squelettes de dinosaure, de longues haies d'arbustes.

Le plus préoccupant je crois c'est cette espèce d'ambiance "parvis de Notre-Dame" avant de revenir à l'extrémité sud-est, celle du départ. Ça grouille de vie, c'est juste... pas normal.

Et à un moment, au-delà du 90 ème tour, nouvelle prise de conscience, je me dis que je perds les pédales. À ce moment, je suis à l'autre extrémité du tunnel. Je me raisonne. C'est un p*tain de tunnel. Vide. Y'a rien. Y'a pas de ponts. Y'a pas de vielles maisons. Y'a pas de voitures garées. C'est tout droit, basta ! Et là, j'ai une bonne idée. Je vais rentrer dans le tunnel, et dès que ce petit salopard de tunnel me fais croire qu'il est davantage qu'un trou dans la montagne, je sors mon appareil photo et paf, il va bien être obligé de rentrer dans le rang.

Et vous savez-quoi ? Ça marche ! À peine j'ai sorti l'appareil de ma poche, tout disparaît. Les plots en béton, les chaînes, les bagnoles, les barraques, allez zou ! Il ne reste plus qu'un tunnel, vide. Avec évidemment, des cyclistes qui passent de temps en temps, et aussi quelques concurrents, mais dans l'ensemble, retour à la case départ. Et l'espace d'un instant, tout devient simple. Alors qu'avant je devais chercher ma route, éviter les obstacles, gérer les imprévus, maintenant je peux juste : avancer comme un gros bourrin, y'a que ça à faire, c'est tout. Alors certes, je vais devoir renoncer au charme de mon imagination et à tous ces magnifiques paysages et variantes que j'ai inventées. Je vais devoir payer le prix de la monotonie. Mais la grisaille, c'est moins pire que cette illusion permanente qui, par ailleurs, me ralenti fortement.

QG de la course
The race headquarters.

Et c'est inquiétant, car j'avais commencé à constituer un petit "matelas" mais le second est en train de revenir sur moi. Forcément, à force de faire le tour d'obstacles imaginaires... Mais c'est fini tout ça. Je reprends du poil de la bête, je cours, j'avance bien mieux qu'avant, et c'est quasi tout cuit, bientôt fini. Christian 1, Tunnel 0. Ha ha ha je suis trop fort !

Oui, mais en fait non. Les illusions reviennent. Ah mais c'est bon, j'ai l'appareil photo ! Je le sors, je regarde son écran. C'est tout noir. J'essaye de mettre le flash. C'est quel bouton ? Je sais plus. Mais tout à l'heure ça avait marché. Rien n'y fait, autour de moi un grand tunnel, immense, facile 10 mètres de large, dans les tons ocre, un peu rouge, assez clair, très joli. Je sais qu'il n'est pas comme ça. Je m'arrête, ferme les yeux, me concentre sur mes souvenirs du vrai tunnel. Je les rouvre. Hé, ça a marché, je suis de nouveau dans un petit tunnel tout noir.

Jusqu'au moment où ça ne fonctionne plus. Jusqu'au moment où mes dernières techniques, à savoir, à partir du moment où je reste dans le tunnel, fixer le bord du tunnel tout près de moi et reconstituer petit à petit la vraie image, tombent en panne. Plus rien de fonctionne. Je sais que tout ce que je vois est faux. Tout est faux, je ne vois plus, je suis aveugle. Comment est-ce que j'arrive encore à éviter les vélos ? Je ne sais toujours pas. Les quelques contacts que j'ai avec les coureurs sont des oasis de bien être. Ils me rassurent, rien qu'avec leur présence. Je sais que je suis sur le bon parcours, au bon endroit, au bon moment ! J'ai eu un échange très sympathique avec un coureur grec, j'ai oublié son nom mais il a fait plusieurs courses en France dont la Transe Gaule, la Milkil.

Il me reste trois tours. Je demande confirmation avant de partir. Juste pour être sûr. Il suffit bien d'aller à l'autre bout, je vais tout droit, je peux pas me tromper hein ? Mais oui Christian, continue comme ça, tu vas gagner. Ah ouais. Bon. Alors je continue. Le decors est de plus en plus improbable. Pour les 3 derniers tours on nous a demandé de monter par la route à côté pour finir en haut de la colline, ensuite on redescend direct. Ça fait une descente un peu raide, mais bon, le spectacle en vaut la peine. 98ème tour, je confirme, ça vaut le détour.

J'arrive au départ du 99ème. Je ne comprends plus rien, je suis sorti du tunnel. Mais comment est-ce possible, je suis descendu direct après être monté par la route ? Je n'ose pas poser la question. J'ai peur de m'être trompé de parcours et d'être disqualifié. Mais j'ai un truc, il me suffit de bien chercher l'ovale dans le paysage, et ça c'est d'une part la preuve que je suis sur le bon chemin, et d'autre part un indice en béton pour trouver ma route. En restant à gauche, bien sûr, pour ne pas gêner la circulation, on ne plaisante pas avec la sécurité.

Et une toute petite voix au fond de moi me dit: tu réfléchis pas, t'avance tout droit, tu files, tu réfléchis pas. Et quand y'a la lumière, tu fais demi-tour, pas compliqué merde ? Oui mais s'il fait nuit et que je rate le demi-tour ? Putain fait pas chier, avance, bourrique, t'as assez réfléchi, tu veux qu'on se rappelle de toi comme le rigolo qui a disjoncté à 5 km de l'arrivée ? OK d'accord, j'avance.

Je me rappelle distinctement m'être dit, à un moment, que si tout ceci n'était qu'un rêve une illusion, alors à quoi bon continuer. Si c'est un rêve on attend de se réveiller, c'est comme ça que ça marche. Je suis debout, au milieu du tunnel. Ou plutôt, au milieu d'un décor qui n'existe pas. J'appelle à l'aide. Quelqu'un peut m'aider ? Quelqu'un peut me montrer le vrai tunnel ? Je me sens seul, aidez-noi ! Personne ne répond, évidemment. J'ai raison de me sentir seul, je le suis. Je finis par me dire que le réveil ne viendra pas. Le seul salut, c'est la course. Avancer, y'a que ça qui peut marcher. J'ai mal partout, l'entrejambe complètement brûlée par les frottements, je marche et cours en canard, mais y'a pas le choix, faut que je bouge mon cul. Et avec un peu de chance, la lumière sera là à l'autre bout du tunnel. Ça a déjà marché 197 fois, pourquoi pas une de plus ? Je ne perds rien à essayer.

Dernier tour. J'ai envie qu'on m'accompagne. J'ai peur de me perdre. Je ne sais plus s'il faut vraiment monter par la route, et même si le tunnel existe. Suis-je un tricheur ? Ai-je coupé le parcours ? Il y a trop d'incohérences, cette course ne peut pas exister, rien que le changement de directions la nuit, tout cela n'a ni queue ni tête, cette tradition des tunnels sans embranchements, c'est de la merde, faut arrêter de me prendre pour un con, foutez-moi la paix, laisez-moi courir. Je pars du ravito. J'ai un programme simple.

  • Un, tu montes.
  • Deux tu fais demi-tour à la lumière du jour.
  • Trois, tu descends.

Et tant que t'as pas vu la lumière, tu t'arrêtes pas, compris ? Ok chef.

Et c'est reparti
Le tunnel, c'est bien par là ?

Évidemment, au bout de 50 mètres, on est reparti sur une ultime variante, celle-ci est d'inspiration asiatique. C'est interminable. Des coureurs me passent et m'encouragent. Nous ne sommes plus très nombreux en course, tous ceux et celles qui n'ont pas fait au moins 100 miles en 27h30 ont été sortis, d'autres ont simplement décidé d'abandonner. Mandy Foyster, première femme à (bientôt) terminer la course, gère comme une pro. Arrivé en haut, miracle, je reconnais le demi-tour.

Dernière ligne droite. Quelques minutes, secondes de répit, et c'est reparti, la totale, les ponts, la fin "à l'américaine" avec les rails. Clou du spectacle, un concurrent me double, j'essaye de le suivre, mais je suis bloqué par des escaliers. C'est pas possible, des escaliers. C'est un ancien tunnel ferroviaire, y'a pas des escaliers. Encore moins des escaliers avec une barrière en fer forgé. J'essaye de longer le mur, je garde la main contre la pierre. Je pose mon pied dans le vide. Ça tient ! L'escalier est faux, c'est une illusion. Prudent, je fais quand même le tour à petit pas et me met à recourir dans le "vide" quand seulement 20 cm me séparent du sol. Cette chute là ne serait pas dramatique.

Et enfin, enfin, je vois la lumière du jour. J'entends des gens qui applaudissent. Ils sont moins de 10. Mais ils me sauvent. La lumière, des gens, la vie. Sacré tunnel, je l'ai, je pense, un peu sous-estimé.

Je finis en plus de 51h, très honnêtement je visais moins, mais je ne boude pas mon plaisir, une victoire, c'est toujours agréable.

C'est fini
De retour dans le vrai monde. Avec une médaille de finisher, que l'organisateur y se fout pas d'ta gueule.

Mon seul regret, c'est de ne pas pouvoir vous transmettre toutes les images que j'ai pu voir dans ce tunnel. Incroyable. Jamais vu autant de trucs. Comme je suis un piètre dessinateur, à mon avis, le meilleur moyen pour vous d'accéder au niveau de perception que j'avais, c'est de prendre du LSD. Ou, évidemment, de participer à la course, qui a lieu tous les ans.

J'ai déjà eu des hallucinations, en course. Mais en général, c'est juste, on voit un truc bizarre par-ci par-là. Là c'était le stade au-dessus, j'étais incapable, même en me concentrant, même en sachant que ce que je voyais était faux, de revenir à la réalité. J'ai parfois eu peur, tellement c'était oppressant. Ma théorie, à ce stade, c'est que j'ai simplement rêvé, debout. Comme si mon cerveau avait enclenché les mécanismes liés au rêve, sans attendre que je dorme. Et à l'arrivée, un peu comme au réveil, les rêves s'estompent, leur logique implacable part en fumée, et on ne sait plus bien pourquoi notre cerveau est parti par là. Curieusement, à part la première nuit, je n'ai jamais eu sommeil.

Expérience unique. Un grand merci à Berit, qui a prit le temps de m'accompagner au pub à 1 km de là, et me réserver un taxi. Je crois que rentrer à pied en passant une 202ème fois par le tunnel, c'était au dessus de mes forces. Et surtout, merci à l'organisateur Mark Cockbain d'avoir imaginé ce... "truc".

Article sur multidays.com

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Mis à jour le jeudi 30 septembre 2021.