CR RAAM

Juin 2022

Retour en arrière, en juin 2018, il y a 4 ans, j'ai tenté de finir la RAAM. La RAAM c'est quoi ? En gros, traverser les États-Unis à vélo. Du Pacifique à l'Atlantique. 4 800 bornes, en moins de 12 jours. Assistance autorisée, et même voiture suiveuse obligatoire.

C'est une "vieille" course, qui fête cette année, en 2022, sa quarantième édition. Parti d'un truc confidentiel au début des années 80, c'est devenu une course tout aussi confidentielle, mais très connue dans "le milieu" de l'ultra-cyclisme. C'est un petit peu la Mecque du genre, le rendez-vous de tous les zinzins du kilomètre sur 2 roues, l'épreuve ultime, le machin dont normalement tu te dis "un jour j'irai !" et au final t'y vas jamais.

See, sex and sun
La Californie, la plage, le soleil. Le départ quoi.

Cette année nous sommes 2 français sur la ligne de départ de la RAAM en mode "Solo", moi-même et Jean-Luc Perez, qui a déjà gagné la course en relai à deux en 2019. Cette année il n'aura pas autant de chance que moi, le désert aura le dernier mot, et il sera contraint d'arrêter.

Donc bref, en 2018, j'ai tenté le coup. Et ça a foiré. J'avais tout prévu, j'avais mis le paquet, j'avais prévu d'écrire un bouquin mais voilà, à la fin il me manque 6 bonnes heures. Ou 120 km, ça dépend comment on compte. En gros je suis à la TS 52, Mount Airy, à 88 km du but, et j'ai déjà dépassé la barrière horaire d'environ 2 heures. C'est cuit.

Donc, en 2022, cette année, j'y suis retourné. Je vous spoile, cette année, j'ai terminé. Qu'est-ce qui a changé entre 2018 et 2022 ? Comment on passe de "ça n'a pas bien marché" (traduction : c'est un échec) à "c'est bon, on l'a fait !" ? C'est une bonne question, merci de l'avoir posée.

Le désert
Après le glass elevator, on rentre dans le vif du sujet.

La réponse est un peu compliquée. Je pense que, justement, ça pourrait bien faire l'objet d'un bouquin complet. Non les amis, j'ai pas oublié, j'y planche. J'ai un plan, des "rush" de portions écrites, mais pour l'instant pas de livre qui se tient. J'y bosse.

Mais en attendant, je vous dois au moins un petit compte-rendu, qui ne couvrira pas tous les détails, loin s'en faut, mais au moins tracera les grandes lignes.

Dans le bouquin, donc, je pourrai vous raconter en détail comment la course n'a pas commencé le mardi 14 juin, mais le vendredi 10 juin, au soir. En général, on se dit, les 3 ou 4 jours avant la course, on va se reposer, faire le vide dans sa tête, évacuer la pression, tout ça.

Il fait beau et (surtout) chaud
11h30 du matin, 37 degrés. Cette année on a eu de la chance, le thermomètre est monté au max à 40, peut-être 42, mais jamais davantage. Certains ont dit qu'il a fait jusqu'à 45. Peut-être bien oui.

En tant que préparateur mental c'est vraiment ce que je recommanderais. Mais... ce n'est pas comme ça que ça s'est passé. Dès le début, en arrivant à l'aéroport à Los Angeles, on a été plongés dans le grand bain, et on a commencé à faire monter la sauce.

Mais d'abord, je vous explique un peu le contexte de la RAAM. En gros, il faut abattre plus de 400 km par jour, 410 ou 420 selon les années, car le parcours fait entre 4800 et 4900 km mais le temps limite reste le même : 12 jours, soit 288 heures, très précisément.

Ça pédale
Voilà, y'a plus qu'à.

Le chrono ne s'arrête jamais. Tu as le droit de t'arrêter dormir. Mais quand tu dors, l'horloge tourne. Tic-tac, tu perds du temps. Par ailleurs, l'organisation impose qu'un véhicule te suives, parfois en sauts de puce, parfois en suivi direct, mais en gros il faut qu'une voiture soit dédiée au coureur, en permanence. Mais cette voiture n'a jamais le temps de s'arrêter faire des courses, même pour un plein d'essence c'est compliqué car... le cycliste, lui, ne veut jamais s'arrêter, ou en tous cas le moins possible.

Donc, il faut une deuxième voiture. Grand minimum. Avec les conducteurs et conductrices qui vont avec. Et il faut faire des rotations. À la fin on dirait une véritable expédition pour l'Everest... J'ai essayé de rester simple, suivant les conseils de ce bon vieux Tilman "Une expédition qui ne peut s'organiser sur une feuille de papier lettre ordinaire ... souffre d'un excès d'organisation" (lire Everest 1938, par H.W. Tilman, ISBN 2700395730, excellente lecture, je vous la recommande vivement).

Time station
Une time-station typique, avec 3 équipes, mes 2 véhicules sur la gauche de la photo.

Donc j'ai une équipe de 6 personnes, avec 2 véhicules. La plupart des autres concurrents ont des équipes à 8 ou 9, avec 2 voitures et un camping-car aussi. Moi j'ai visé simple, efficace, le quasi strict minimum syndical.

Et donc arrivé à Los Angeles, j'apprends que 2 des conducteurs, sur les 6, ont "oublié" (!) leur permis de conduire en France. Nan mais les gars, vous êtes sérieux ? Par ailleurs, un autre membre de l'équipe a été intercepté par la police aux frontières américaine, et on n'a aucun contact avec lui, il est "quelque part dans une salle à l'aéroport". On nous informe que ce type de contrôle peut durer de 30 minutes à 5 heures.

Bien bien, donc on résume : sur 6 conducteurs il en reste 3, il y en a 2 qui sont là mais sans le papier ad hoc et un 3ème qui est retenu par les autorités.

Dodo
Comment fait-on pour dormir sans camping-car ? Comme ça.

Niveau stress, sur une échelle allant de 0 à 10, on doit bien taper un bon 7 ou 8.

Il reste que, stress ou pas stress : "tout s'arrange toujours, même mal". Citation attribuée à Alfred Capus d'après Internet, mais moi je l'ai entendu sur un disque de Bernard Lavilliers.

Je ne vais pas rentrer dans tous les détails car oui, on pourrait écrire un roman rien qu'avec nos déboires administratifs des deux premiers jours. Il nous faudra plus de 24h pour arriver à louer un véhicule. Christian, le capitaine de l'équipe n'a pas très bien dormi la première nuit, mais à la fin tout s'arrange, on a les bagnoles, les conducteurs peuvent conduire, et le passage de Jean-Christophe au contrôle renforcé n'est plus qu'un souvenir.

D'un certain point de vue, cette petite montée de stress d'avant-course a servi à valider une chose. Une chose fondamentale. La plus importante, peut-être. L'équipe tourne, les membres sont solidaires, et quand on rencontre des problèmes, on trouve une solution. C'était juste un exercice, pour se mettre en forme.

Poor lonesome cowboy
Je file sur mon fidèle destrier.

Préparer la RAAM, c'est compliqué. Il se dit dans le milieu que le plus dur c'est d'être sur la ligne de départ. C'est pas complètement faux.

C'est pas complètement vrai non plus. Car une fois le départ pris, il reste quand même deux ou trois épreuves à franchir avant de pouvoir prétendre au titre de "finisher". J'en ai fait les frais en 2018, je sais de quoi je parle.

Mais enfin, oui, être sur la ligne de départ, c'est déjà quelque chose. Les obstacles à franchir pour y être, sur cette ligne de départ, sont:

Le désert, suite et fin
Deuxième phase du désert dans l'Utah. Un poil moins chaud, mais plus vallonné.

1) le budget. J'ai bouclé l'opération avec un budget de 28 000 euros en 2022. En 2018 c'était similaire. Certes j'ai eu des aides, des proches qui m'ont aidé, mais dans l'ensemble, on va pas se mentir, c'est énorme. Un pognon de dingue. C'est davantage que le revenu annuel médian en France qui était à moins de 23 000 euros net en 2019. Il y a 4 ans j'avais été soutenu par Accent Français, D.S.C., Les enfants du Jardin et plein de généreux donateurs. Je ne les remercierai jamais assez. Et oui, le bouquin, j'y bosse. Pour diverses raisons, la principale étant "j'ai pas eu le temps de m'en occuper", en 2022, j'ai fait l'impasse sur le financement externe et quasi tout financé sur fonds propres.

2) l'équipe. Trouver entre 6 et 8 personnes prêtes à sacrifier 3 semaines de congés, accepter de dormir n'importe où, n'importe quand, et surtout très peu dormir, manger sur le pouce, se laver une fois tous les "on sait pas trop quand", supporter les sautes d'humeur des autres, vivre dans une voiture en huis-clos pendant des jours... Ça vous tente ?

3) l'entraînement. On va pas se mentir, c'est impossible de finir "au mental". J'en sais quelque chose, je suis préparateur mental donc je mesure les limites et les avantages d'un mental bien préparé, adapté et solide. Mais à un moment, il faut être réaliste, le corps doit suivre, on ne traverse pas le désert à 30 km/h et on ne roule pas 20 heures par jour "comme ça, à l'improviste". Il faut borner, se construire une "caisse", avoir un bon "moteur", et pour ça, rien de tel que la règle des "3 P". La Pratique, la Pratique, la Pratique. L'entraînement, c'est là que ça se joue. Le reste, c'est de la littérature. Mon entraînement n'était pas parfait, mais j'ai essayé de mouiller le maillot .

4) la logistique. Il ne suffit pas d'avoir l'argent, l'équipe, et les grosses cuisses. Il faut aussi orchestrer ça, avoir un plan, et mettre tout ça en musique. Ça a l'air bête mais en 2020 j'étais prêt. COVID-19, course annulée. En 2021 j'étais prêt aussi. Impossible d'aller aux États-Unis. Il m'a fallu attendre 2022. Donc oui, être sur la ligne de départ, c'est pas si simple.

Les rocheuses
Avec l'altitude, on enfile volontiers quelques couches de vêtements.

En ce mois de juin 2022, je suis sur la ligne de départ donc. Comme en 2018, un superbe soleil californien nous accompagne. À la différence de 2018, cette fois, j'ai un éclairage à piles et non pas une dynamo, ce qui m'évite de me faire reprendre par l'organisateur au motif qu'à l'arrêt, on ne voit pas ma lumière. Le soleil cogne comme jamais, la luminosité est au maximum à 13h00, mais ça n'empêche, la lampe doit être allumée.

J'ai tiré les leçons de 2018, cette année j'ai réglé tous ces détails, j'ai deux vélos, quasi identiques, dans lesquels j'ai une grande confiance, avec l'un j'ai fait Paris-Brest-Paris 3 fois en 2011 , 2015 et 2019 . Avec l'autre j'ai fait un double déca en 2019 .

J'ai installé des prolongateurs, que j'avais snobés en 2018 (OK, personne ne se moque, pas de jugement) et mis sur le vélo des minis sacoches pour pouvoir stocker fruits, barres de céréales, etc.

Miam-miam
Après avoir vu cette exploitation familiale et bienveillante, à l'écoute des animaux, un de mes équipiers a décidé de rester végétarien pour le reste du voyage...

Je connais le parcours, sauf les 90 derniers kilomètres, mais dans l'ensemble, je sais où je mets les pieds. Pardon, les roues.

J'ai cousu des poches, en serviette de bain, à l'intérieur de mes maillots, qui pourront être remplies de glace, rapidement, par mon équipe, pour éviter la surchauffe dans le désert. C'est de l'équipement sur mesure, on a tous nos petits trucs je pense, moi j'ai trouvé que la glace dans le dos, c'était top. Petit exercice de mathématique, sachant qu'avec 900g de glace, le cycliste peut tenir 1 heure en plein soleil dans le désert, et qu'il roule à 25 km/h de moyenne, quel poids de glace l'équipe devra-t-elle acheter pour parcourir 100 km ? Une version plus amusante de cet exercice demande "combien ça va coûter ?" en tenant compte de la masse volumique de la glace en sachet, du coût d'un gallon de glace, et du montant des taxes en vigueur dans l'Arizona.

Ravitaillement
Scène typique, JC s'est avancé de quelques dizaines de mètres pour me passer un bidon d'eau fraîche. Chaque seconde compte. Merci les amis.

J'ai, pour anticiper un éventuel Shermer's neck, confectionné une espèce de montage avec un slip, une sangle réglable, et un bandeau autour de la tête, pour maintenir ma tête dans la bonne position. J'ai aussi amené un collier cervical, on ne sait jamais.

Pour que mon équipe puisse communiquer avec moi, j'ai (enfin, mon équipe a) installé une enceinte audio Bluetooth de 100W sur le capot de la voiture. Laquelle enceinte est connectée sur un téléphone Android, sur lequel tourne une application, que j'ai développée exprès pour l'occasion. Oui, j'ai codé l'application avec mes petites mains, avec des scripts C#, le langage de Microsoft ce qui, je l'avoue, m'a un peu fait mal au c*l mais je n'avais pas le choix, la gestion du micro dans Godot est à moitié pétée, et ne fonctionne pas sur Android. Donc j'ai du utiliser Unity à la place. Parce qu'en vrai, je ne suis pas développeur mobile. Mais je sais développer des jeux vidéos, et ça, c'est facile à porter sur Android.

Mais assez de jargon informatique, venons-en aux faits. L'application est basique, elle permet de:

  • jouer de la musique, avec 8 playlists préparées à l'avance
  • envoyer des messages "à gauche", "à droite", "tout droit", "danger"
  • parler en différé (pour éviter l'effet larsen), donc ils/elles peuvent m'envoyer un message court de 30 secondes
  • faire un "pouet pouet" avec au hasard un klaxon "cucaracha", un autre qui fait "rheuuu rheeuuuuu!" comme une voiture des années 30, une corne de brume façon paquebot, et le meilleur, le klaxon de General Lee, la voiture des frères Duke dans Shériff fais-moi peur.
raambox
L'application infernale. IL FAUT MANGER ! On est sur la bonne route ?

Ça n'a l'air de rien, mais y'a plein de trucs dans cette application.

C'est tout d'abord un pied de nez à toutes ces applications dédiées au sport et qui (c'est mon avis) ne servent à rien ou pas grand chose. Ça remonte 40 000 informations sur ton kilométrage, ton allure, la température, les cours de la bourse, que sais-je. Mais au final, la seule chose qui compte c'est "qu'est-ce que tu fais, avec toutes ces infos". Je ne compte plus les sportifs qui ont une montre connectée à 400 balles et ne pourraient sortir sans... mais quand tu leurs demandes ce qu'ils font des données sorties, à part "les regarder", ils n'en font rien. Je suis sérieux avec ça, si vous avez plein de données, la chose la plus importante à considérer c'est "quelles sont les décisions qu'elles vont vous aider à prendre ?". Le reste, on s'en fout.

En l'occurrence j'ai toujours avec moi une montre mécanique, elle me donne l'heure, ce qui m'aide à prendre la décision "est-ce qu'il est l'heure de rentrer ou est-ce que tu as encore du temps pour t'entraîner". Et je note mes kilométrages au pifomètre, mes sensations, dans un tableau type Excel, et en fonction de ce qui s'est passé les semaines précédentes, j'oriente mes entraînements les semaines d'après.

Et donc pourquoi j'ai fait cette app, à quoi sert-elle ?

Elle remplace les talkies-walkies, les écouteurs, tous les dispositifs de communication. Je suis parti du principe que sur le vélo, avec le vent, tu peux pas vraiment parler, car avec le vent les micros envoient surtout le message "krrr krrr sshlllvvvvll krrr krrr" à ton équipe et c'est pas très utile. En 2018 j'avais claqué plein d'argent dans des dispositifs compliqués, le meilleur du meilleur à l'époque, et ça marche pas. Enfin, c'est pas assez bien selon moi. Donc changement de braquet, j'ai décidé que je ne pourrai pas parler à mon équipe, seulement mon équipe peut me parler. En vrai ça suffit, car au pire je fais des gestes avec les bras, ils se rapprochent, on n'en parle plus. En contrepartie je n'ai rien à porter, pas d'écouteurs qui se prennent dans la jugulaire du casque, rien dans les poches, tout par ondes sonores. J'aime bien car c'est... simple.

Mississippi
Traversé du Mississippi. On notera l'état de la route, tout à fait représentatif du parcours, en général.

Et le pouet-pouet, il sert à quoi? À ne pas se prendre au sérieux. Quand on croise les autres concurrents (rare, mais ça arrive) ou quand il y a du public (encore plus rare, mais ça arrive) quoi de meilleur qu'un bon coup de corne de brume ? Inutile. Donc indispensable.

Pour ce qui est des play lists, j'ai fait ça un peu à l'arrache, car le développement de l'application m'a pris beaucoup de temps.

J'ai en stock:

  • de la pop, variété, un peu de tout, on y trouve beaucoup de musiques qui ont bercé ma jeunesse par exemple la Mano Negra, mais d'autres choses aussi. Un fourre-tout.
  • une playlist de pop, mais plus orientée "nuit". Avec au hasard The Rasmus, mais c'est un exemple parmi d'autres.
  • des chansons françaises, pour se sentir à la maison. Beaucoup de Joe Dassin, du Dalida, du Dutronc, du Carlos, un peu de tout... Dans les Appalaches, un concurrent anglais, Joff Spencer Jones me félicitera pour la qualité de ma "French music". On était en train d'écouter le Papayou. Je confirme, très bonne musique.
  • de la musique "américaine" (la playlist s'appelle "US") mais qui en fait contient uniquement des musiques d'un et un seul groupe, The Dead South. Voici un exemple de ce qu'ils chantent. Pour se mettre dans l'ambiance, j'ai pas mieux.
  • du Shaka Ponk, en voici un extrait. Pour faire court, comme un ado en pleine crise boutonneuse, c'est mon groupe, je suis fan, j'aurais pu faire toute la course juste avec du Shaka Ponk...
  • une playlist "feel good, caresse ton égo dans le bon sens" avec diverses choses, par exemple Il suffit d'y croire (Hoshi), Unstoppable (Sia) ou encore Mon père (Alderbert). Bref, des trucs pour se motiver quoi.
  • du Bide & Musique avec par exemple La fin du monde mais bien sûr aussi le Takapoum et des perles comme ce tube de Daphnièle. Bref, des tubes. Mais vous allez me dire, en quoi écouter du Michel Farinet pendant une course, c'est une stratégie gagnante ? C'est gagnant, parce que j'ai déjà écouté ça pendant des 6 jours et comme j'ai l'habitude de cette playlist, et que j'ai fait plein de belles courses avec, lorsqu'elle sort, les bons souvenirs remontent d'eux-même. Techniquement, c'est une forme d'ancrage, une N-ième technique de préparation mentale. Redoutable.
  • et la dernière playlist... Elle s'appelle NSFW pour "Not Safe For Work". En gros, les trucs pas sortables. Par exemple roulez bourrés (le règlement interdit toute consommation d'alcool pendant la course, évidemment), ou encore du GiédRé (le bon goût à la française) mais aussi l'hymne de l'URSS chanté par l'arnée rouge (très bonne ambiance).

Bon bref, je suis armé, paré.

Bikers
Dès que ça passe au vert, je le fume.

Dernière fonctionnalité magique de l'application, toutes les 5 minutes environ, de manière aléatoire, elle envoie un message qui me dit de boire, de manger, de vérifier que je suis sur la bonne route, d'accélérer... Les messages ont été enregistrés en France, ce sont ma femme et mes filles qui parlent, comme ça même quand je suis loin d'elles aux États-Unis, elles sont encore un peu là, derrière moi, à me soutenir.

J'ai tout fait pour être, au départ de cette RAAM, une machine, bête et méchante, réglée sur un objectif, finir dans les temps.

Le brief de l'équipe a été assez simple -> l'objectif est de finir, en moins de 12 jours. Mon rôle à moi c'est d'écraser les pédales, le votre c'est de faire en sorte que je reste en selle, assurer la logistique pour qu'il ne me reste aucune excuse, et que j'avance.

La communication sur Internet ? Je m'en fous. Les photos ? S'il y en a c'est bien, s'il n'y en a pas, tant pis. On s'en fout de tout, y'a un seul truc qui compte, pendant 12 jours, abattre les kilomètres le plus vite possible pour arriver avant le couperet final, le reste c'est de la littérature.

Le plein s'il vous plaît
Ravitaillement typique, ici sur un parking de supermarché, équipe aux petits soins.

Voilà tout ce qui s'est passé, avant de prendre le départ. Et même si toute cette préparation ne suffit pas, loin s'en faut, à franchir la ligne d'arrivée, elle reste indispensable. Bien sûr, c'est ma vision des choses, moi j'ai opté pour une organisation minimale mais basée sur mes habitudes, mon profil, en accord avec mes moyens.

D'autres auront une préparation très différente, chaque coureur est unique. Mais il y a une constante, je pense. Il faut s'investir, et se préparer, sérieusement. La RAAM ne fait pas de cadeaux.

Mais avant de prendre le départ, je vais vous parler un peu de l'équipe.

  • Christian, le capitaine, que j'ai connu il y a longtemps, on se connaît depuis 18 ans . Coureur d'ultra, moniteur de ski, il cumule les casquettes. Il en a d'ailleurs acheté une, très jolie, bleu ciel, à Oceanside, avant le départ.
  • Marc qui m'a accompagné sur tant de courses, la RAAM en 2018 mais aussi des ultra-triathlons du triple au double-déca. Il me connaît bien. Très bien.
  • Florence, ma soeur, qui m'a suivi dans de nombreuses courses, et dernièrement à la backyard d'Hossegor .
  • Jean-Christophe et Christèle, qui m'accompagnent car Jean-Christophe souhaite, un jour, faire la RAAM. Ils se sont engagés avec moi en 2020... Suite à l'annulation ils ont ressigné pour 2021. Suite à l'annulation ils ont ressigné pour 2022. Jean-Christophe me sauvera la mise plus d'une fois, il a géré 99% de la mécanique vélo, un artiste. Et Christèle, c'est une machine d'assistance. Je ne les jamais vu à l'oeuvre, lui en coureur, elle en accompagnatrice, mais sans hésiter, je prends les paris, ça doit déménager.
  • Gérard, organisateur des 6 jours de France, qui a pris le relai de l'autre Gérard, Gérard Cain, qui m'avait accompagné en 2018. Gérard Cain est malheureusement décédé depuis, "des suites d'une longue maladie" comme on dit pudiquement. Il nous manque. Il me manque.

Ai-je pris un kiné ? Non. Ai-je pris un médecin ? Non. Ce sont souvent les premières questions qu'on me pose. Mais pourquoi voulez-vous donc que je prenne un médecin ? Un kiné à la rigueur, je comprends la question. Certains aiment se faire masser etc. Moi c'est pas ma came. J'aime pas les massages. Quand bien même ils seraient instantanés, j'en prendrais pas. Et accessoirement, c'est long, ça fait perdre du temps.

Mais le médecin, je comprends pas... Je veux dire, vous pensez qu'on prend le départ en se disant qu'on va tomber malade ? De toutes façons, s'il y a un grave problème, ça se finira à l'hôpital. Donc à la limite, le plus important c'est d'avoir vérifié qu'on a une assurance pour couvrir les frais médicaux. J'ai essayé de me projeter et d'envisager à quoi un médecin pourrait me servir. Techniquement oui, c'est peut-être mieux d'avoir quelqu'un capable de guetter certains signaux. Mais enfin, on va pas non plus faire des prises de sang tous les 15 kilomètres, à un moment on se doute bien qu'on va finir sur le vélo en ayant mal partout, crevé. Bon bref, j'ai pas de staff médical, juste des gens intelligents, sympas, créatifs, autonomes, engagés, et c'est déjà pas mal.

Revenons à nos moutons, la ligne de départ.

Ça sent l'écurie
Juste après Mount Airy, superbe campagne (friquée) et surtout, c'est bientôt l'arrivée.

Je pars donc pour environ 4 900 km de route. Au menu, d'abord la Californie, sympa, fait pas trop chaud, y'a des petites maisons, c'est joli. Ensuite une célèbre descente, en fin d'après-midi, où on gagne 10 degrés celsius en quelques dizaines de minutes, en entrant dans le désert. Ça s'appelle le "glass elevator" (en français, l'ascenseur de verre).

Ensuite, quelques jours de désert, d'abord l'Arizona, dans les tons jaunes, et ensuite l'Utah, dans les tons rouges. Chaud, sec, assistance indispensable. Tout seul là-dedans t'es desséché en 30 minutes et mort en deux heures.

Viennent après le Colorado et les rocheuses. Pas très raide, juste de grandes rampes, c'est surtout assez haut en altitude, donc on peut se faire attraper par le froid ou le manque d'oxygène. C'est pas l'Himalaya mais combiné avec l'effort intense, certains coureurs développent des problèmes pulmonaires.

Et puis après le Colorado, y'a le Kansas. Compter 2 jours. 2 jours de plat, et dans mon expérience, 2 jours vent travers, à avancer laborieusement, en luttant contre les éléments. Il fait un poil moins chaud que dans le désert, en contrepartie c'est une chaleur humide.

Et enfin le Missouri. Je dis "enfin" car le Missouri marque un changement, c'est le début des "tobogans". Ça monte, ça descend, ça recommence. Et dans l'ensemble, jusqu'à la fin du parcours, ça ne fait qu'empirer. Les montées sont de plus en plus raides, les descentes de plus en plus rapides et casse-gueule. Le point culminant du supplice étant Hancock, dans le Maryland.

Ça, c'est le programme.

Détailler tout ce qui s'est passé entre le départ et l'arrivée, ça va dépasser le cadre de ce compte-rendu. Il faut quand même bien que je garde un peu de contenu pour ce fichu bouquin hein, bande de petits malins !

Dream team
Voilà, ça, c'est fait. Merci. Il fallait vraiment être 7 pour y arriver.

Je pourrai y raconter, dans ce bouquin, comment avant même d'arriver à la première time-station, en l'espace de 10 minutes, j'ai réussi à crever et casser ma chaîne. Et prouver juste après que oui, on peut descendre l'intégralité du "glass elevator" sans donner un seul coup de pédale. Ça passe.

Je pourrai y raconter comment le fait d'être passé un tout petit peu plus vite qu'en 2018 m'a énormément avantagé dans le désert, car j'ai passé au petit matin les zones les plus chaudes, et donc échappé à l'enfer.

Je pourrai y raconter comment on a vu une femme courir sur le bord de la route, dans le désert, au milieu de nulle part, dans une réserve d'Indiens Navajos. Son équipe l'avait oubliée. Ou-bli-ée.

Je pourrai y raconter comment Kim, Colorado, est toujours aussi fidèle à elle-même, à savoir, c'est plutôt calme et on n'est pas dérangés par les voisins. D'ailleurs, y-a-t-il des voisins ? Et mentionner que les toilettes de l'église sont toujours aussi pratiques, et que ouais, c'est vraiment cool de les mettre à disposition. Sans me réconcilier avec la religion, j'apprécie le geste, merci.

Je pourrai y raconter que Jean-Christophe est devenu végétarien pour le reste du parcours après avoir vu (et senti !) les élevages intensifs de bovins à Montezuma, dans le Kansas. Info intéressante, quelques jours avant notre passage certains sont morts de chaud. Elle est loin la Normandie avec ses vaches rousses blanches et noires, sur lesquelles tombent la pluie, et les cerisiers blancs Made in Normandie.

Je pourrai y raconter que j'étais en larmes, à l'entrée du Missouri. Expliquer pourquoi j'ai bien du pleurer pendant une heure sur mon vélo, avec des gros sanglots mouillés, ne comprenant pas trop ce qui se passait, bourré de griefs et de rancoeur envers mon équipe et la terre entière. Avant de comprendre, enfin, pourquoi et comment j'étais là. Oui, j'ai le réveil difficile.

Je pourrai y raconter que j'ai bien cru mourir 3 fois sur l'autoroute. J'y réfléchissais l'autre jour. Il paraît que debout à 2 mètres d'un TGV qui passe à côté de vous à 300 km/h, on a zéro chances de survie. On est aspiré, c'est inévitable. Mais en même temps, pour l'avoir vécu à la RAAM, un camion de 50 tonnes qui passe à 110 km/h à 60 cm de vous, à vélo, ça fait un peu bizarre, mais il est possible de garder sa ligne. Enfin, à peu près. D'où mon interrogation, à partir de quelle vitesse on n'a aucune chance de survie ? Est-ce 150 km/h ? 200 ? 250 ? À 300 t'es mort c'est sûr, mais à 100 t'es vivant. La limite doit se trouver entre les deux.

Je pourrai y raconter, dans ce bouquin, comment mon équipe a rusé pour palier à mon mal aux pieds. Une histoire compliquée, qui parle de sandales, de semelles, de glue, de chaussures achetées à Revolution Cycles (Washington, MI) et bien d'autres choses encore.

Je pourrai y raconter ma super technique pour changer de plateau en passant la main par l'intérieur du guidon car au-delà du Mississippi, je n'avais plus assez de force dans la main gauche pour les passer normalement.

Je pourrai y raconter ces routines qu'on a mises au point avec l'équipe, au fil de l'eau, me permettant de rester tout le temps frais et hydraté. À la fin de la course, on était enfin prêts !

Je pourrai y raconter cette matinée incroyable, en sortant de Mount Airy, là où j'avais arrêté 4 ans avant. Comment j'ai traversé cette campagne huppée, avec des maisons de retraite pour "ceux qui ont les moyens". Et de me dire : "OK, ils sont pétés de thunes, tant mieux pour eux. Mais en attendant, là, c'est moi qui suis en route pour ma petite victoire personnelle. Et celle-là, elle ne s'achète pas."

Interview
Interview d'après course. Pas certain que je réalise encore ce qui vient de se passer.

Je pourrai y raconter ce grand moment de solitude, quand j'oublie de franchir la ligne d'arrivée placée au milieu de nulle-part à 9 km de la fin "géographique" du parcours. Comment on a mis 15 minutes pour établir le contact avec le pick-up qui nous a accompagné jusqu'à l'arrivée.

Je pourrai y raconter qu'une fois arrivé, pouf, j'ai pas trop compris ce qui s'était passé, et on est tous allé boire une bière.

Voilà tout ce que je pourrai détailler dans le bouquin. Mais pour ce compte-rendu en ligne, on va en rester là.

S'il y a un truc à retenir, c'est que j'ai fini, et dans les temps. J'étais venu pour ça. 11 jours, 17 heures, 19 minutes.

Un grand merci à mon équipe, et à toutes celles et ceux qui m'ont aidé, en amont.

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Mis à jour le jeudi 04 août 2022.