10/02/2018 - Ballade sur l'Appalachian Trail, épisode 2

Samedi 10 février 2018

Ce compte-rendu fait suite à mon récit de ma première ballade sur l'AT où j'avais fait Harriman - Garrison. Il restait donc le tronçon Garrison - Pawling. Se reférer au CR précédent pour avoir du contexte sur ce que c'est que l'AT, où est Pawling, etc.

Bon, pour vous résumer, j'ai l'occasion de me déplacer sur New-York avec le boulot, et j'ai profité d'un week-end libre pour randonner un bon coup pendant le week-end, avec une nuit passée à dormir dehors.

Le "reste à faire" représente, en gros, une bonne soixantaine de kilomètres. J'ai décidé d'assurer le coup, donc je mise sur une trentaine de kilomètres par jour, sachant que le samedi je vais voyager en train le matin, donc commencer à marcher juste avant midi, et inversement le dimanche, il vaut mieux que je ne rentre pas trop tard, car je bosse le lendemain, donc la ballade doit s'arrêter impérativement en milieu d'après-midi, au pire en tout début de soirée.

Petit pont de bois
Tout confort, le chemin est bien aménagé.

Lors du match aller, il avait fait très froid. Du coup, cette fois-ci, j'ai investi dans du matériel au top, en particulier un duvet de compétition, un Osprey Softie 12 donné pour "température de confort -10 degrés". Alors OK, c'est vrai, il pèse 2 kilos. Ce n'est pas léger. Mais, détail important, il est super chaud, et il résiste super bien à l'humidité. On verra ça en détail plus tard.

Mais la météo, ça va, ça vient. En février à New-York et dans ses environs, il peut parfois faire beau. Or donc, ce week-end, il ne fait pas si froid que cela, la météo est plutôt en train de se réchauffer. Sauf que la neige est déjà tombée, et que s'il ne fait pas -10 comme la dernière fois, il fait tout juste au-dessus de zéro le jour, et un poil au-dessous la nuit. En bref, ça caille encore. Et surtout, il y a eu des chutes de neige la semaine précédente. Conséquence directe: tout est blanc. Mais alors, blanc blanc blanc.

Le terrain est un mélange de neige fondante, fondue et re-gelée, d'eau, et de glace. Un peu de boue par endroit, mais ça reste très rare.

Traces de pas
Les seules traces de pas qu'on croise sont rarement celles d'humains. Merci les animaux de faire l'animation.

Dès les premiers mètres, le constat est net : je suis seul. Il n'y a littéralement personne. Sur la première journée, je crois que j'ai vu, en tout, un seul être humain sur le parcours, et sur la seconde, guère plus. En gros de temps en temps, près d'une route, on tombe sur quelqu'un qui promène son chien dans la neige, mais à part ça, rien du tout.

Et cette fois-ci, je suis seul, je n'ai pas embarqué Marek avec moi. Et ce pour deux raisons. Un, je pense qu'il a eu son lot d'aventure la dernière fois. Et deux, surtout, je suis encore moins à l'aise sur ce parcours que sur le précédent. Avec cette météo ouvertement hostile, ça peut même devenir dangereux, je n'ai pas envie d'avoir à gérer quelqu'un d'autre. D'un certain point de vue c'est idiot car à deux, on pourrait se surveiller l'un l'autre et le danger serait mitigé. Oui mais voilà je ne connais personne sur New-York qui soit assez timbré pour m'accompagner là-dedans. En France ç'aurait peut-être été différent.

Enfin bref, je reste prudent, je sais qu'au pire, le chemin n'est jamais si loin de la route, dans le pire des cas deux heures de marche, et puis on verra bien, merde.

Nid
Je ne sais pas qui est le propriétaire du nid, mais les temps sont durs.

La première journée est assez féérique. Je goûte sans modération le plaisir de cette immensité blanche, c'est juste magique. Je crois que je suis un vrai gamin, avec la neige. Je trouve ça mignon comme un conte de Noël, malgré le froid, les pieds mouillés, j'adore.

Le trajet ne durant que deux jours, j'ai de quoi boire et manger sans jamais faire de course, aucun stress pour trouver un magasin, je suis en autonomie complète et totale. Le pied.

Pour ce soir, j'ai prévu de dormir dans un abri, "Shelter" comme il dise, mais encore faut-il y arriver. En vérité je n'ai pas trop le choix, car je n'ai pas pris de tente, dans un pur esprit "micro-aventure" je dors à la belle étoile, ou dans un abri, mais pas de tente, ce serait tricher ! De toutes façons, planter une tente dans de la neige fondante, pas certain que ce soit une idée de génie. Un hamac, à la limite, pourrait faire l'affaire.

Mais tout cela est théorique, je n'ai ni tente, ni hamac, juste un super duvet, il reste à atteindre l'abri. Et alors là, les ennuis ont commencé. Car je n'avance pas... Je suis super lent, à cause de ce satané terrain qui est littéralement miné. Je m'explique, en temps normal, on peut raisonnablement marcher à 4 ou 5 km/h, avec les petites pauses ça fait du 3 km/h de moyenne, et on est content. Mais là, problème, par endroit, que dis-je, sur quasiment la moitié du trajet, la neige a fondu, regelé, et est en train parfois de refondre en surface. En clair, c'est une patinoire. Parfois la couche de glace atteint presque 10 centimètres... Il tombe aussi parfois une lègère bruine, juste pour bien huiler la surface, que ça soit juste bien casse-gueule comme il faut. Et les Appalaches, ce n'est certes pas les Pyrénées ou les Alpes, mais certains endroits méritent qu'on fasse un petit peu attention. En clair, faut pas tomber. Donc, je suis prudent, car ici personne ne viendra me chercher. Mais le rythme en prend un coup, je me traîne, littéralement.

Chaussures
Prise d'appui dans la neige. J'ai de bonnes chaussures, et ça n'était pas un luxe.

Le bon côté des choses, c'est que je ne risque pas de bâcher, laisser tomber, faire demi-tour, une fois engagé, il n'y a pas le choix, la seule porte de sortie c'est de trouver ce satané abri, qui est sur le bord d'un torrent, pas loin d'une petite route. Après des heures de marche en mode zombie, j'arrive, trempé, au lieu dit "l'abri".

Celui-ci n'a que trois murs, comme celui du mois de novembre, mais quelqu'un a eu la bonne idée d'installer une bâche en lieu et place du quatrième mur. Si bien qu'au final, on se croirait presque à l'intérieur d'un vrai bâtiment. L'été, ce doit être super sympa !

Sac
Le bon gros sac militaire Karrimor SF. Sur un truc comme ça, faut pas chercher à gagner 500 grammes. Faut du vrai matos, bien costaud. Avis personnel, que je partage avec moi-même.

À l'intérieur de l'abri, il y a même un genre de sommier où je peux m'installer, donc je ne dors même pas sur le sol. Sur une table, une chemise avec un mot "chemise gratuite". Quelqu'un l'a laissée, c'est pour un randonneur qui aurait besoin d'une chemise. C'est cool. J'adore cet esprit. J'ai oublié de préciser que j'étais seul, mais honnêtement sur ce coup là, je ne m'attendais pas à voir quelqu'un dormir déjà.

Je fais réchauffer un peu de bouffe, non pas avec un "beer can stove" comme la dernière fois, mais avec un authentique réchaud à alcool, ultra léger, en titane. C'est quand même plus simple. J'en ai fini pour l'instant avec ma période Indiana Jones, désormais j'utilise du matos acheté au rayon camping. À noter que le réchaud à alcool, c'est quand même, je trouve, beaucoup plus pratique que celui à gaz. Ça chauffe aussi bien, mais c'est surtout bien plus simple et le carburant se trouve en vente dans les supérettes, les stations services, les pharmacies... Le seul inconvénient je pense, c'est qu'on vite fait de faire tomber un peu d'alcool à côté donc pour les départs d'incendies, c'est champion. Là, avec 15 cm de neige et une température aux alentours de zéro, je pense que niveau feu de forêt, le risque est faible.

Je passe une excellente nuit, tout nu bien au sec dans mon duvet, le froid est tenu bien à l'écart, je dors comme un bébé. J'attends que le jour se lève pour repartir.

Neige, eau et glace
Randonner pendant des heures dans le grand blanc, c'était le pied.

Niveau glissade, on a l'impression que la machine est passée pour bien préparer la patinoire. Par endroit, le chemin est juste, une vitre. Je cherche les endroits où il y a un peu de neige pour gratter des appuis, mais franchement, c'est dangereux. Et surtout, ça dure des heures. En général t'as un passage foireux et après c'est bon. Mais là non, certains passages font des centaines de mètres et sont complètement vitrifiés.

Je commence à calculer mon heure de retour. J'avais prévu un ultime crochet par le nord pour passer un maximum de temps sur le chemin, mais j'ai l'impression que je vais rater mon train. Et il n'y en a pas beaucoup, des trains. C'est un toutes les deux heures. Donc lorsque je me retrouve avec deux options, option numéro un, chemin plein de neige qui part entre les arbres, et option numéro deux, route qui va directement à la gare, je choisis l'option numéro deux.

Free shirt
Arrivé dans mon abri, cette chemise est là, pour qui veut la prendre. La communauté des randonneurs de l'AT, c'est aussi ça.

Je suis un petit peu déçu car je ne fais pas exactement le trajet prévu, mais la nuit commence à tomber, et je me dis que faire une chute stupide, ou rater mon train et poireauter deux heures de trop dans la gare, voire y passer la nuit en attendant le premier train du lundi, ce ne serait pas très agréable.

Donc je file tout droit sur la ville de Pawling, qui est vraiment une toute petite ville. En chemin je passe devant ces maisons, dont certaines semblent franchement abandonnées. Qui peut bien habiter là ? Pour travailler à New-York, c'est ouvertement trop loin. Pour vivre à la campagne, c'est bien, mais même presque trop près de la mégapole.

Ça glisse
5 à 10cm de glace, de la neige fondue et regelée, en couche épaisse. C'est casse-gueule, et je suis absolument seul. Éviter la glissade, c'est tout un art.

Arrivé à Pawling, je vérifie l'heure de mon train. Dans une heure environ. Peut-être même un peu plus. J'ai le temps d'aller manger. Je m'installe dans l'unique bar restaurant de la ville. On dirait un saloon à l'ancienne. Les autres commerces de la ville sont, de mémoire, un restaurant asiatique, un coiffeur, un marchand de vêtements. C'est tout.

Je commande un gros burger bien gras avec des frites. Et une pinte de bière. À ma gauche arrive un couple. J'entends cette américaine décolorée raconter toutes les horreurs possibles sur la serveuse. C'est une grosse pute, elle bosse comme une merde, etc. etc. La serveuse arrive, très sympa, toute sourire comme avec tous les clients, moi compris. Et là, voilà notre rombière qui lui déroule toute une litanie de propos mielleux "comment ça va ma chérie, oh dis-donc t'es trop belle aujourd'hui" et patati et patata. Je viens de débarquer dans une série américaine. Les faux-culs existent donc bel et bien, et là, un specimen de première qualité est assis juste à ma gauche.

Je laisse ces charmantes personnes à leurs jeu social pervers, et rejoins le quai de la gare, un peu mélancolique. J'ai donc fait tous les bouts de l'AT qui étaient "faciles à faire" au départ de New-York. La prochaine fois, il faudra que je trouve autre chose.

J'ai noté dans mon carnet d'entraînement: 64 kilomètres, 2000 mètres de dénivelé. Comme quoi les chiffres, ça ne veut rien dire. C'était une de mes plus belles ballade en solo, deux jours de magie.

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Mis à jour le samedi 28 novembre 2020.