CR Ceinture Verte Île de France

Une longue histoire

J'ai un passif avec ce parcours. J'ai tenté le coup en 2005 et en 2009 et à chaque fois cela s'est soldé par un échec. Plus ou moins cuisant, mais dans les grandes lignes, ce parcours a su me faire comprendre que le plus fort, ce n'est pas moi. En gros la ballade représente 260 km, un dénivelé non négligeable, et cette année je me suis imposé de la faire (comme en 2010) tout près du solstice d'hiver. Ce n'est pas une course, rien d'officiel, à ma connaissance nous sommes peu nombreux à avoir tenté cette figure de style, c'est très confidentiel, mais j'adore le concept, qui consiste à effectuer le parcours quand on veut, dans les conditions que l'on veut, c'est juste une ballade personnelle, pas besoin de certificat médical, aucune contrainte administrative, liberté totale. Cerise sur le gâteau, j'attaque le machin sans assistance, seul, mon sac-à-dos et une carte bleue, pas de voiture suiveuse, et j'ai même laissé mon GPS à la maison, j'y vais avec des cartes plastifiées, et une boussole. Rien de très exceptionnel, ce n'est pas non plus une expédition au K2 mais le fait de renoncer à tout le confort moderne donne à un simple tour de Paris des airs d'aventure. J'aime bien.

En terrain connu

Je pars de Conflans, gare Conflans-fin-d'Oise, le plus pratique pour moi car train sans aucun changement depuis Argenteuil. Le premier constat, c'est que je commence à bien le connaître, ce parcours. Entre les bouts que j'ai fait lors de mes tentatives officielles, les bouts que j'ai fait à l'occasion d'une sortie longue par-ci par-là, c'est clair, je suis chez moi. Forêt de Saint-Germain, aucun soucis. Ne pas avoir le GPS m'impose de davantage m'intéresser au parcours, à ce qui m'entoure. Ce n'est pas plus mal, la ballade est d'autant plus captivante.

Road book, côté pile
Road-book en 26 planches, scannées par mes soins à partir du guide officiel, le fameux guide qui a été retiré de la vente. Tout plastifié, à l'épreuve du temps. Suffit d'y rajouter une boussole, et le tour est joué.

Je me paume en ville avant de rentrer en forêt de Marly. Je me rappelle ce à quoi ces lieux ressemblaient avec 10 centimètres de neige. Rien à voir. Cette fois-ci, c'est tout de même bien plus facile. Il fait gris, mais pas froid, le sol est humide mais j'ai connu bien pire, franchement, jusqu'ici, fastoche, tendance fastoche++.

Je revisite toute la section ouest, la banlieue riche de Paris, il n'y a pas que des chômeurs par ici. C'est certainement le secteur le plus joli, mais il est aussi assez "trapu" et la proximité des gares RER en fait un très mauvais choix, je pense, de section à faire en dernier. Mieux vaut passer ici au début. Je me demande en permanence si je suis en avance ou en retard par rapport à ma dernière tentative. Je revois Valérie m'attendant à tel ou tel endroit remarquable.

Elle me manque. Toute ma famille me manque. À la tombée de la nuit, au niveau du plateau de Saclay, je choppe un gros coup de cafard. C'est bientôt Noël. Qu'est-ce que je fous dehors à me peler le jonc alors que tous les gens normaux sont bien au chaud cloîtrés chez eux, en famille, avec le sapin et tout le tralala. Je ne suis pas épuisé, mais je n'ai qu'une envie : rentrer à la maison et passer un gros week-end en famille. En plus, j'ai posé ma semaine de congés, autant en profiter! C'est juste horrible, je n'aurais qu'à sauter dans un RER, il n'est même pas 20h00, je pourrais être à la maison et dormir ce soir dans un vrai lit. Je vacille. Puis finalement je continue. Ce n'est pas souvent que j'ai une fenêtre logisitique pour faire ce genre de ballade, il faut en profiter, maintenant.

Road book, côté face
L'envers du road-book, les instructions écrites. Elles ne m'ont pas souvent servi, mais parfois c'est utile.

Je file donc sur le chemin. Avant Vauhallan, je suis obligé de renoncer à la "trace officielle" car le chemin est inondé. Ahem. J'improvise. Sans le GPS c'est plus dur. Je me perds copieusement, tire parfois au plus court, et fais parfois demi-tour. L'un dans l'autre je crois que je parcours à peu près la bonne distance. Et puis je m'en fiche un peu. Sincèrement, j'essaye de suivre le parcours, mais quand je n'y arrive pas, je n'y arrive pas. Point.

Autre problème de parcours au niveau de l'A6 près de Savigny sur Orge (petit-Vaux), un secteur que je connais très bien car j'y ai fait mes premières armes sportives à l'Entente Cycliste de Morsang sur Orge. C'est juste bloqué, grillage, gymnase, impossible de passer. Je fais le détour par la ville. Bof. Ici, je pourrais faire un saut chez mes parents, c'est à 20 minutes à pied. Je tiens bon et file droit, sans assistance on a dit. Je m'y tiens. Les belles fontaines de Juvisy, puis la forêt de Sénart. L'espèce de passerelle pourrie le long de la Seine est condamnée. J'enjambe la barrière et passe discrètement, en éviter de sauter pour voir si c'est suffisamment solide. Un jour elle finira par céder, mais pas aujourd'hui. La prochaine fois - s'il y en a une - j'anticiperai le détour. Ce n'est tout de même pas raisonnable, pour un honnête père de famille, de s'amuser à franchir des passerelles branlantes et condamnées, seul, la nuit, en plein hiver.

Forêt de Sénart -> ràs, limite, c'est plus facile à la boussole qu'au GPS, je suis contraint de faire bien attention au parcours, je m'ennuie moins. En revanche les forêts qui suivent... Ahem ahem... Je me perds à nouveau, très copieusement, c'est tout simplement inavigable, tout se ressemble, des chemins partout, et de la bouillasse tout plein tout plein. J'essaye d'éviter de trop tremper mes pieds mais ce n'est pas simple.

Le deuxième jour

Le jour se lève et j'ai la banane. J'ai un peu dormi cette nuit, deux fois dix minutes, quand j'étais vraiment en train de m'endormir debout, mais c'est tout, et le jour me ragaillardit. Je suis fourbu, mais pas cuit.

Et c'est alors que je rencontre, à l'entrée du parc à Champs sur Marne, Marc, un coureur que j'avais rencontré au Spartathlon en 2008 . Incroyable comme le monde est petit. Nous causons un brin. Il est en bonne compagnie, un de ses amis qui trottine à côté de nous s'amuse à faire des ballades estivales du type "Paris - Jérusalem". À pied. Quand même.

Au niveau de Montfermeil, j'avoue ne pas faire l'intégralité des petites bouclettes pour aller chercher le moulin de Cosette. J'ai eu bien l'occasion de jardiner par ailleurs... J'ai surtout peur d'arriver trop tard pour passer le parc de la Courneuve de jour, donc je file plein pot, car je n'ai jamais réussi à le traverser, celui-là. Le moulin je l'ai déjà vu, je sais que les détours ne sont pas si exceptionnels que cela. Donc j'économise quelques centaines de mètres - que je reperdrais quelques heures plus tard en me plantant bêtement dans un parc - pour filer au plus vite. Peu avant, justement, le parc de la Courneuve, je tombe sur un type qui me demande "c'est loin l'arrêt de bus?". Il va aussi que moi... mais lui va à pied à la gare alors que moi je suis censé "courir". Mmm, mieux vaut ne pas se formaliser.

Or donc, le parc de la Courneuve, j'y arrive largement avant la fermeture. Mais je ne trouve pas l'entrée. Le road-book raconte n'importe quoi. Merde, elle est ù? Je m'énerve. J'ai déjà fait le tour en 2009, c'est une véritable purge, moche, le long de routes 2x2 voies.... Finalement un passant comprend mon désarroi. Vous cherchez l'entrée du parc? Oui... Il m'explique. Je la trouve. Merci camarade! Je ne l'oublierai pas, celle-là. Il est superbe, ce parc. D'autant plus superbe qu'il est vraiment au milieu d'une banlieue bien moche. Ici, c'est pas Chevreuse, et ça se remarque.

Je me paume - again... - en ville juste après, la prochaine fois, c'est dit, je n'essaye pas de suivre le trajet au millimètre, dans ce secteur, ça ne sert à rien. Je dévalise un épicier du coin. J'ai trop mangé, je suis ballonné.

La deuxième nuit

Et j'attaque la deuxième nuit, avec la montée vers Montmorency et sa forêt. J'adore cette transition, du 93 au 95, avec son enchaînement de petits chemins et autres escaliers entre les pavillons. J'ai une ou deux bonnes idées au niveau orientation - par exemple, je regarde au-dessus de ma tête pour savoir où sont les lignes haute-tension, clairement indiquées sur la carte. Mais quasi au dernier moment, je commet une erreur, m'en aperçoit rapidement car le vent, vraiment, vient d'une direction inhabituelle... Mais je suis perdu. Impossible de savoir où je suis. Je décide de tracer nord-ouest, dans le doute. À un moment je crois bien m'être retrouvé sur la carte. J'hésite entre le petit chemin, qui serait "la bonne route", ou ce grand axe qui va m'amener vers des panneaux, des indications, la civilisation. Lâche, je prend la deuxième option. J'avais bon, j'étais bien au bon endroit. Mais maintenant que je me suis engagé sur la grande route, je dois aller au bout. Du gros traffic, un bas-côté étroit, la nuit, bof, c'est dangereux et inintéressant. Je suis content de retrouver la forêt, les chemins.

Niveau physique, je ne cours plus beaucoup, je marche, surtout. La bonne nouvelle c'est qu'à force de marcher je finis par m'y habituer et devenir plus endurant. C'est un peu lassant, mais je n'ai pas les jambes dures et douloureuses comme elles auraient été sans cet entraînement spécifique. Bon bref, je ne suis tout de même pas très vaillant, je trotte un peu, je marche surtout, je n'avance pas très vite mais j'avance. Jusqu'à ce que la nuit me rattrape. Au milieu de l'obscurité, en plein forêt de Montmorency, je divague. Je suis au bout, je n'arrive plus à tenir éveillé. Je cherche des bancs, des endroits secs pour m'allonger un peu, mais il n'y en a plus, tout est humide, il y a des feuilles mortes, de la boue, du macadam mouillé dans le meilleur des cas, pour dormir, ce n'est pas idéal. Je nourris l'espoir secret de faire un somme près du château de la chasse. Enfin un banc. Je m'assoupis. Je n'ai pas besoin de mettre de réveil, les conditions sont suffisamment désagréables pour que le froid me réveille rapidement. Je repars. Mode zombie. Je parle à voix haute, tout seul. Je crois que je gémis. J'essaye de me convaincre que j'ai une mission : suivre le chemin. Je ne sais plus ce qui est important, trouver la route ou la suivre? À qui dois-je rendre des comptes? Pourquoi suis-je ici? Je ralentis, m'endors en marchant, et suis réveillé lorsque la carte tombe par terre, je l'ai lâchée en fermant les yeux. Tiens, des yeux qui brillent dans la nuit. Des yeux bien écartés. L'animal doit être assez grand. Il paraît qu'il y a des sangliers par ici. Je poursuis mollement ma route.

La boucle des costauds.

C'est un peu la Berezina, et il me reste... plus de 50 bons kilomètres. La fameuse "boucle des costauds" comme je me plais à l'appeler, le dernier tronçon qui contourne Cergy. En pleine forme, avec 0 km au compteur, il me faut 6 heures pour faire les 45 derniers kilomètres du parcours. Dans l'état où je suis...

Dans une chanson des Ludwig Von 88 ("Tuez-les tous", de mémoire) il y a un passage où l'on entend des voix grésillantes : "Et maintenant? Qu'est-ce qu'on fait? ... On continue la mission!". J'ai récemment (re)découvert la source de ce mémorable échange, il s'agit d'une réplique de Michel Constanttin dans le film Les Morfalous. Bon bref, je continue. Je quitte donc Frépillon sur le sentier de la guerre, bien décidé à terminer cette sinistre galère.

Je tombe toujours de sommeil. Je multiplie les pauses. J'essaye la cabine téléphonique (étroit), le banc (en fer, glacial...), le porche (humide...). À l'occasion, je perds ma route, il faut dire que ma lucidité est désormais toute relative. Heureusement, je regarde régulièrement ma boussole et "au pire" je fais des erreurs de parcours d'un km. À un moment je rate une montée et m'enquille de longs km le long de l'Oise. Bof. Enfin Pointoise. Je vois un beau carton d'écran plat, sur une berge, qui me fait de l'oeil. Ce sera mon matelas. Un autre carton pour faire l'oreiller, et c'est parti pour une heure (une heure, le luxe!) de bon sommeil. C'est bon, je suis en train de valider mes compétences de clochard. Je me réveille glacé, comme toujours depuis le début de cette nuit interminable. Ceux qui clament qu'il est plus facile de lutter contre le froid que contre le chaud n'ont, à mon avis, jamais passé une nuit seul dehors en plein hiver.

Mais toutes les galères, aussi désagréables soient-elles, ont une fin. Après avoir manqué de me tordre la cheville 10 fois à force de sortir du chemin en marchant (je dors debout, littéralement...) le jour se lève, et avec lui, je récupère des forces. Toujours la même magie, comme à la Race Around Ireland .

Et cette fois, je sais que je vais finir, je vais y arriver, je vais boucler cette Ceinture Verte. Je suis guilleret, vous ne pouvez pas imaginer, c'est juste in-cro-ya-ble. J'ai raté les "moins de 48h", la seconde nuit m'a été fatale, mes innombrables pauses dodo ont laminé ma moyenne, je vais aussi rater le "moins de 50h" mais je m'en fiche, je m'en contrefiche, je finis, et c'est la seule chose qui compte. Je croise quelque randonneurs sur les derniers chemins derrière Andresy. C'est lundi matin, les collègues ont repris le boulot. Amusez-vous bien, je suis en congés, et demain c'est le réveillon de Noël.

Je prends mon train à Conflans fin d'Oise, voilà une bonne chose de faite.

J'en ai fini avec ce GRP. La prochaine fois, je me frotte au GR1. Ce dernier fait à peu près le double du GRP Ceinture Verte, soit environ 500km. On change de catégorie.

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Mis à jour le dimanche 09 février 2014.